Baromètre des conflits 2012

Le baromètre annuel de l’Heidelberger Institut für Internationale Konfliktforschung (HIIK) permet de suivre l’évolution des conflits politiques dans le monde sur une base méthodologique cohérente depuis 1945. Accessible en ligne au format PDF, le Conflict Barometer constitue un outil exhaustif : chaque conflit est expliqué sous forme de fiche normalisée d’une demi-page environ comprenant des indicateurs et un court texte factuel (acteurs, actions, objets, intensité). L’ensemble est cartographié à l’échelle nationale et infranationale, la méthodologie est détaillée. Ajoutons que l’équipe est tout à fait sympathique, la masse de travail nécessaire pour réaliser cette somme ne rend pas ces chercheurs injoignables ou hermétiques – une réactivité que je constate depuis 2006 et suis ravie de partager.

Bref aperçu de l’introduction

L’HIIK a dénombré 396 conflits politiques (9 de plus qu’en 2011), dont 43 sont très violents et 165 violents : l’année 2012 bat les records de violence (208 conflits violents, sur une base de connaissance remontant à 1945).
« Sur les 18 guerres, 11 restent classées au même degré d’intensité : en Somalie (groupes islamistes), au Nigéria (Boko Haram), au Soudan (Darfour), au Soudan du Sud (violences interethniques), en Afghanistan (taliban et al.), en Irak (groupes de militants sunnites), en Turquie (PKK), au Yémen (AQAP, Ansar al-Sharia), en Syrie (groupes d’opposition), au Mexique (cartels de la drogue) et au Pakistan (groupes de militants islamistes).
Sur les sept conflits à avoir dégénéré en guerre, trois étaient des guerres limitées en 2011 : Birmanie (KIA, KIO / État de Kachin), Soudan (SPLM/A Nord / Sud Kordofan, Nil Bleu), et Soudan vs Soudan du Sud – le seul conflit violent international. Deux crises violentes en 2011 ont franchi deux seuils pour devenir des guerres en 2012, au Mali (MNLA, Ansar al-Dine / Azawad) et au Nigéria (agriculteurs – éleveurs). Deux autres sont passées directement de conflit non violent à guerre, en Inde (ULFA et al. — Biharis, Bengalis) et en République démocratique du Congo (CNDP/M23). […]
En 2012, le conflit en Syrie est la guerre la plus meurtrière avec environ 55 000 morts, suivi par la violence liée à la drogue au Mexique (au moins 12 000 morts). […]
Deux conflits ont cessé en 2012 (contre 7 en 2011), au Malawi (opposition) et entre la Colombie et le Vénézuéla (système). » (1)

Conflits violents en 2012 : la carte à l’échelle infranationale

Carte présentée avec l’aimable autorisation de l’HIIK.

Pour rappel et comparaison, la carte issue de l’édition 2011

Éléments de méthodologie

« […] On évalue les actions et les actes de communication sur lesquels se fonde la mesure de l’intensité des conflits en combinant des indicateurs quantitatifs et qualitatifs de mesure des ressources et des conséquences d’un conflit. Cette méthode vise à renforcer l’exactitude, la fiabilité et la reproductibilité de l’information disponible sur les conflits. […] Selon la nouvelle définition (2), un conflit politique est une différence de positions au sujet de valeurs relatives à une société (les objets du conflit), entre au moins deux acteurs déterminants et directement concernés. Cette différence se fait par le biais d’actions conflictuelles observables et interdépendantes qui se trouvent en dehors des institutions prévues par la loi et menacent les fonctions essentielles de l’État, de l’ordre international ou risquent de le faire.
Un acteur du conflit peut être un particulier, un État, une organisation internationale ou un acteur non étatique. Les acteurs de conflits collectifs se distinguent des autres par leur cohésion et les objectifs partagés en interne. Un acteur est considéré comme déterminant si son existence, ses actions et ses actes de communication changent considérablement les pratiques d’au moins un autre acteur concerné par l’objet du conflit.
On entend par actions conflictuelles les actions et les actes de communication entrepris par un acteur du conflit dans le contexte d’un conflit politique. Ils sont constitutifs d’un conflit identifiable s’ils se déploient hors des procédures établies pour régler des conflits – voire sont en conjonction avec d’autres actions d’autres conflits – et s’ils menacent l’ordre international ou une fonction régalienne essentielle.
On définit les procédures établies en matière de réglementation comme les mécanismes de gestion des conflits acceptés par les acteurs du conflit. Les élections et les règlements judiciaires peuvent notamment en faire partie. L’usage de la violence physique n’est cependant jamais considéré comme une procédure établie par la loi. On entend par “fonctions essentielles de l’État” d’assurer la sécurité de la population, l’intégrité d’un territoire et d’un ordre politique, socio-économique ou culturel spécifiques. Une fonction régalienne ou l’ordre international se trouvent menacés si leur application et leur continuité deviennent improbables du point de vue d’un acteur du conflit.
On entend par “objets du conflit” les biens matériels ou immatériels recherchés par les acteurs du conflit à travers les actions du conflit. Du fait de la nature de ces objets, ces actions affectent l’intérêt de la société dans son ensemble – qu’il s’agisse de coexistence au sein d’un État ou entre des États. Voilà la véritable dimension politique des conflits politiques.

Le baromètre des conflits utilise une typologie de dix objets différents (ndlr : la typologie n’est pas organisée ainsi, mais en phrases, il s’agit d’une liberté de traduction) :
— Idéologie/système : un acteur du conflit aspire à un changement de l’orientation idéologique, religieuse, socio-économique ou judiciaire du système politique ou à changer le type même du régime.
— Pouvoir national : un acteur vise le pouvoir de gouverner un État.
— Autonomie : il recherche la réalisation ou l’extension politique de l’autonomie d’une population au sein d’un État ou d’un territoire dépendant sans rechercher l’indépendance.
— Sécession : il souhaite la séparation d’une partie du territoire d’un État afin de créer un nouvel État ou de fusionner avec un autre État.
— Décolonisation : un acteur veut l’indépendance d’un territoire dépendant.
— Hégémonie infranationale : il vise la réalisation du contrôle de facto par un gouvernement, une organisation non étatique ou une population sur un territoire ou une population.
— Ressources : il cherche à prendre possession de ressources naturelles ou de matières premières, ou des bénéfices qu’elles procurent.
— Territoire : il entend modifier le tracé d’une frontière internationale.
— Pouvoir international : il aspire au changement sur l’échiquier des puissances à l’échelon international ou au sein d’un système régional, notamment par l’évolution des capacités militaires ou de l’influence politique ou économique d’un État.
— Autre : utilisé pour les catégories résiduelles.

À ces trois éléments, qui constituent les conflits politiques – acteurs, actions et objets – s’ajoute la mesure de l’intensité des conflits, élément essentiel pour les caractériser. Il s’agit d’un attribut de la somme des actions dans un conflit politique spécifique, une zone géographique et un espace de temps donné. […] » (3)

Voici les degrés utilisés : différend, crise non violente, crise violente, guerre limitée et guerre (les trois derniers forment la catégorie des conflits violents).

« […] Les chercheurs de l’HIIK commencent par évaluer les types d’armes et la manière dont elles ont été utilisées. Ils utilisent un catalogue de mots-clés pour distinguer les armes légères des armes lourdes et évaluer les dommages occasionnés par leur utilisation. Ensuite, ils identifient les actions qui se sont produites dans une région le mois où un maximum de personnes a pris part au conflit. Cela permet alors de déterminer les catégories (faible, moyen, élevé) de personnes enrôlées, sur la base de deux seuils (50 et 400 personnes).
Les chercheurs évaluent alors le nombre total de victimes sur un mois dans la région. Les seuils utilisés : 20 et 60 morts.
En quatrième étape, ils estiment la quantité des destructions dues au conflit à travers quatre biens considérés comme essentiels aux populations civiles : infrastructures, logement, économie et culture.
Enfin, ils évaluent le nombre de réfugiés et de déplacés, toujours pour la même région et la même période — seuils utilisés : 1 000 et 20 000 réfugiés.
On peut alors agréger les résultats mois par mois pour obtenir l’intensité des conflits sur une année civile. La somme de toutes les unités infranationales touchées par des conflits dessine une zone de conflit. Cela permet de faire passer des événements de crise violente à guerre limitée lorsque le seuil de 360 morts ou de 18 000 réfugiés est dépassé sur l’ensemble de l’année pour une zone de conflit donnée. Une guerre limitée peut être requalifiée en guerre si le seuil de 1 080 morts ou de 360 000 réfugiés est franchi. En revanche, on peut ramener une “guerre limitée” à une crise violente si l’on dénombre moins de 120 victimes et de 6 000 réfugiés. De même, une “guerre” peut être réduite à “guerre limitée” sous le seuil de 360 morts et de 120 000 réfugiés. » (3)

Notes

(1) Texte original de l’HIIK, Conflict Barometer 2012, Heidelberg, mars 2013, p. 2. Traduction simplifiée par Sophie Clairet pour geosophie.eu.
(2) L’HIIK a fait évoluer certaines définitions en 2011, voir le texte en version originale pour plus de précisions.
(3) Texte original de l’HIIK, Conflict Barometer 2012, Heidelberg, mars 2013, p. 120-122. Traduction simplifiée par Sophie Clairet pour geosophie.eu.

Pour aller plus loin

– le rapport intégral sur le site de l’HIIK
– la présentation de CONIS

Sophie Clairet

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