La Bolivie dans l’air du temps

A l’origine de cette présentation, le visionnage d’un clip britannique surprenant tourné en Bolivie, un gros succès outre-Manche depuis mi-2013. Quelques recherches plus tard, il apparaît que l’État plurinational de Bolivie, peuplé de 10,4 millions d’habitants, niché dans la cordillère des Andes suscite des représentations qui dépassent largement son (très bon) chocolat, son Président haut en couleurs et son commerce équitable. Un kaléidoscope prend forme autour de petites images minières, dans un contexte de demande d’accès au Pacifique (1).

De « La La La » à Minerita

Classé en 8e position des vidéos les plus populaires sur Youtube en 2013, le clip « La La La » attire l’attention par son étrangeté. La chanson est nominée pour les BRIT Award (catégorie Best British Single) qui se tiennent dans quelques jours. Le premier sentiment est de se demander de quoi il est question et les quelques paroles ne renseignent guère.

Le clip a déclenché une vague d’interprétations, il a sa page Wikipedia et se trouve cité en lien (et y compris sur la page en espagnol) sur celle du personnage mythologique local, El Tio – de quoi avancer sur le plan de la construction des champs de représentations. Nous y repérons La Paz, le cimetière des trains, le salar d’Uyuni, et Potosi. Le trajet part de capitale constitutionnelle, traverse les vestiges d’une époque où les richesses de Bolivie partaient vers le Pacifique (cimetière des trains), puis le 1er gisement de lithium du monde, pour finir dans les mines d’argent de Potosi qui firent la richesse de l’Espagne – au XVIe siècle. L’impression d’abandon, de dénuement, la menace d’El Tio (divinité de la mine) contrastent avec le rythme musical.

Produit également en 2013, le court métrage Minerita se classe dans un champ thématique voisin, celui des mines et de la menace (2) (« c’est ainsi que nous mourrons à Cerro Rico »). Le documentaire, réalisé par le pampelonais Raúl de la Fuente et produit par Kanaki Films (San Sebastian) a reçu hier le premier prix Goya du film documentaire. Il est soutenu par le gouvernement bolivien et le Pays Basque et son succès est suivi en Bolivie.

Sur la piste de Chajnantor

Publié en janvier, ce roman (3) d’Alain Keralenn (ancien diplomate français) se situe aux confins du Chili et de la Bolivie, sur les terres des Aymaras. L’histoire tourne de prime abord autour d’ALMA (Atacama Large Millimeter/submillimiter Array), projet scientifique international inauguré en mars 2013 associant Europe, États-Unis et Japon. Sans déflorer l’intrigue, il faut dire qu’il existe plusieurs histoires en une, le lithium prenant le pas sur l’astronomie et les tensions entre puissances (Europe, France, Chine) se jouant sur le terrain de l’instrumentalisation des minorités et des révoltes populaires. Il s’agit d’une brique de plus dans ce kaléidoscope des images sur la Bolivie.

Peu importe au final ce que chaque image raconte (il y a souvent des mélanges dans les imaginaires), qu’elle soit clip, court-métrage ou roman : il convient surtout de noter la concordance des champs lexicaux – les mines, les ressources, les menaces – la concordance des temps (ces six derniers mois) et des espaces.

SWOT bolivien de ces derniers mois

Que se passe t-il donc en Bolivie ? Sur la base du traitement de ce pays dans la presse (locale, occidentale, chinoise) essentiellement depuis son recours devant la Cour internationale de Justice en mars 2013 et jusqu’à fin janvier 2014, voici une petite matrice SWOT. Il s’agit d’un exercice de style qui évite une liste à la Prévert (et qui m’amuse). Toutes les informations ne sortent pas partout : celle d’Évo Morales élu par acclamation à la tête du G77 + Chine n’est pas spécialement relayée chez nous, non plus que sa proposition provocatrice de placer Barack Obama sur écoute pour garantir la sécurité internationale. Que le pays et ses splendides paysages composent une nouvelle étape du rallye Paris-Dakar nouvelle version a davantage attiré les regards français. Les Chinois se sont réjouis d’avoir lancé le premier satellite bolivien, les Occidentaux beaucoup moins.

Bolivie-SWOT

Chacun ses priorités, mais l’ensemble permet de comprendre que clips, courts-métrages et romans ne s’intéressent pas pour rien à la Bolivie depuis mi-2013. Le petit État est à sa façon à la table des grands. Le temps n’est pas encore venu où le pays verra brutalement ses débouchés s’ouvrir vers le Pacifique (d’après le planning de la CIJ tout au moins), nous sommes dans celui où se forgent les imaginaires collectifs et où se signent les contrats…

Sophie Clairet

Image du haut : Cimetière des trains d’Uyuni. Cliché Patrick Nouhailler sur Flickr

Notes

(1) La Bolivie a déposé sa demande d’accès au Pacifique à la Cour Internationale de Justice en mars 2013. Depuis la perte de sa côté au bénéfice du Chili suite à la guerre du Pacifique (1879-1884), elle entretient une Flotte sur le lac Titicaca, « dans l’attente de ».
(2) Début de la présentation : « El Cerro Rico de Potosí (Bolivia) es un territorio sin ley, de violencia brutal. Aquí los mineros se juegan la vida en galerías destartaladas para extraer plata y cinc. »
(3) Alain Keralenn, La piste de Chajnantor, éditions Beaurepaire, janvier 2014.

2 pensées sur “La Bolivie dans l’air du temps

  • 13 février 2014 à 2:50
    Permalink

    Si on l’écoute avec l’âme, ce clip « la la la… » dit tout de la Bolivie. C’est sans doute la cause de son succès. Dans la langue Aymara, il y a une collection de mots pour décrire les humeurs de l’œuf que nous portons tous au plexus… Ce clip montre en tous cas la tristesse, l’errance, les divinités bafouées et le temps, toujours sur le même rythme la la la…

    Répondre
    • 13 février 2014 à 3:19
      Permalink

      Merci pour ce regard humain et sensible.

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *