Persistance rétinienne : ces précieux panneaux qui jalonnent nos routes

Allons d’un point A à un point B, durant ce trajet, représenté par une ligne sur nos cartes, le paysage porteur de messages défile sous nos yeux.
De part et d’autre de la route, il y a l’espace rural, urbain, péri-urbain/pré-urbain en composition et recomposition permanente au gré des décisions politiques et économiques, individuelles et collectives. Ici la terre juste retournée derrière des dessins d’architectes par delà de nouveaux ronds-points : la ville s’étend. Là une usine tout juste fermée raconte son sommeil par l’ampleur de vastes parkings vides. Le long d’autres routes, les jeunes pousses envahissent des coteaux jadis pâturés, plus loin nous verrons d’immenses hangars et tracteurs.
Tous ces paysages nous racontent les grands équilibres et déséquilibres, ils sont fabriqués par nos choix individuels et collectifs. Il suffit d’ouvrir les yeux et de lire l’étendue alentour pour comprendre non seulement où nous sommes, mais aussi le mouvement en cours, la dynamique, notre temporalité.

Si un acteur décide de modifier l’espace fonctionnel, le paysage change-t-il de sens ? Comment va se propager le changement ?
Des études montrent que les acteurs politiques et économiques utilisent l’espace des travaux de reconversion urbaine comme supports de nouveaux paysages, notamment par des campagnes d’affichages in situ (voir ici). Avec l’avancée concrète des espaces de la cité, c’est aussi sa substance politique qui tente dans ce cas de s’adapter.

Il existe toutefois des cas de persistance rétinienne lorsque les messages transmis sur des panneaux routiers, ces supports de communication dont la seule vocation est de nous fournir une indication de repère précis et de trajectoire, fonctionnent dans une autre temporalité que la nôtre. Parfois, nous sommes en effet dans une faille spatio-temporelle : nous voyageons vers un espace qui n’existe plus. Parfois en effet le GPS de notre voiture et la carte de notre smartphone qui rythment notre vie ne s’accordent pas avec les panneaux enfichés sur la route qui nous porte.

Voici quelques exemples d’un trajet dont les photos sont volontairement travaillées pour être oniriques (effet grain) entre Longeville-lès-Metz, au pied du Mont Saint-Quentin, jusqu’au Plateau de Frescaty, à Augny. Plateau de Frescaty, tel est le nom donné en 2015 par Metz Métropole pour ce vaste espace en cours de reconversion à la suite de la fermeture de la Base aérienne 128 Metz-Frescaty en juin 2012 (après 103 ans de service). Nous allons franchir quelques kilomètres au sein de la métropole messine en croisant au large de l’hypercentre.

Frescaty Longeville
49°07’05.7″N 6°08’36.7″E. Nous voici à Longeville-lès-Metz centre, le long de la Moselle. À gauche, nous pouvons emprunter une rocade vers l’aérodrome de Frescaty. Cliché du 11 novembre 2017 (image retouchée avec application du grain photo). Sophie Clairet
BA128 Fresctaty à Moulin-lès-Metz
49°06’07.2″N 6°06’42.3″E. À Moulins-lès-Metz, en route vers l’aérodrome de Frescaty. (image retouchée avec application du grain photo). Sophie Clairet
BA128 panneau à Augny
49°04’45.4″N 6°07’19.2″E. En direction de la Base aérienne 128. (image retouchée avec application du grain photo). Sophie Clairet

Au bout de la route, l’entrée de la BA128 – voir l’image qui coiffe cet article, prise en décembre 2015 par jour de grand soleil. Chemin faisant, les routes se sont élargies. Nous voici arrivés : un vaste portail desservi par de belles voies. Un espace où le calme domine, quelques hangars cachés par la végétation, de solides grillages. Les panneaux qui nous ont conduits ici sont des témoins, ils incarnent encore ce que les lieux ne sont plus sur le plan fonctionnel. Il n’y a plus d’aérodrome de Frescaty sur les cartes de l’IGN.

IGN Augny Ba128
Capture d’écran du Géoportail de l’IGN avec à gauche la carte au 1:50000 de 1950 et à droite la carte actuelle. On voit par la même occasion l’ampleur de l’emprise foncière à reconvertir !

Nous sommes-nous égarés ? Pourquoi laisser ces panneaux ? Personne n’a raison, personne n’a tort, il s’agit d’une affaire d’ancrage. Tant que le panneau ne menace pas de s’effondrer, parions qu’il restera en place. Chacun, du politique au simple passant, garde encore trop au fond de son cœur l’empreinte de cette BA128 où l’une des plus belles réussites françaises, le Concorde, s’est posée un jour de 1977. Un beau plateau d’où avait déjà décollé un premier aérostat dès 1788.

En attendant de voir éclore de nouveaux espaces aussi sur les panneaux, les belles histoires sont consultables ici et les nouveaux projets .

Sophie Clairet

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