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Carte à trous, une autre vision de l’Europe

À la carte « à trous » qui fait émerger les bons élèves de la gestion COVID-19, s’ajoute depuis le 3 décembre 2020, le « carton rouge ». La presse et les éditorialistes médicaux traitent de stratégies vaccinales. Les responsables politiques se succèdent pour demander aux citoyens de réduire les festivités de fin d’année. Le lot informationnel génère trop de bruits mais sa forme est riche d’informations. Exemple avec la carte « à trous » et son double, le « carton rouge ».

La carte « à trous »

La carte « à trous » renseigne sur une course à l’influence autour de la gestion COVID-19. Ne pas communiquer d’information revient pour un État à figurer en blanc, alors que la légende prévoit du jaune. Blanc, c’est la couleur la plus proche du gris clair affecté aux bons élèves. À l’œil, c’est bien l’Europe du Sud qui se détache et l’Europe du Nord et de l’Est qui s’estompent, en grande partie au bénéfice du manque de données – y compris en Allemagne. L’Allemagne est présente avec deux Länder seulement, Pologne, Roumanie, République tchèque, Slovaquie totalement absentes donc aussi en blanc, instillant l’impression de réussite.

Capture d’écran de la carte du score Z. Source : SSI

Une fois ce sous-titrage effectué, regardons la carte. Nous ne la voyons plus de la même manière. Ce n’est plus une carte à la démarche scientifique imparable qui apparaît. Le savant coefficient qui permet d’évaluer la surmortalité de manière homogène perd de sa prestance puisque finalement de nombreux pays manquent à l’appel. On est parfaitement en droit de se demander pourquoi les informations ne sont pas disponibles ? Système inefficient incapable de les fournir ? Volonté de les dissimuler ? Désintérêt total pour l’étude ? Dessein mystérieux visant un objectif précis mais ne soyons pas complotiste.

Il s’agit de la carte du score Z par pays pour la semaine 47 (17 novembre). Le score Z permet de lisser les données et comparer les modèles de mortalité entre des populations ou des périodes différentes.

Un clic sur le défilement et hop, la bonne politique de santé apparaît

Il suffit de cliquer sur « Play » pour voir défiler les courbes de surmortalité depuis 2015. La portée politique de ce petit « jeu » est loin d’être négligeable : en comparant les États sous l’angle de la surmortalité dans le temps, on peut s’interroger sur la légitimité des politiques de santé conduites, au regard d’apparents « mauvais » élèves qui ont semble t-il une tendance à reproduire de manière chronique leurs erreurs. Il pointe non pas l’aléa mais sa gestion par le politique, sur le temps long. Les pics précédents pouvaient-ils annoncer ceux de 2020 ? Qui a pu gérer ses grippes saisonnières qui se détachent clairement ?

On constate la régularité des épisodes de « surmortalité » dans la plupart des États depuis 2015, généralement limités au seuil « modéré » jusqu’à 2020. Cette année deux nouvelles classes sont massivement utilisées, « excès très important » et « excès extrêmement important » – compris comme excès de mortalité. Un regard sur l’ensemble des profils en graphe met en évidence des anomalies périodiques, avec des surmortalités en début d’année, par exemple en France, au Portugal, en Espagne. À ce jour, l’Autriche a connu son pic le plus important l’hiver 2017.

Score Z de la France (77% de la population) et de deux Länders allemands depuis 2015. Capture d’écran du SSI le 9 décembre 2020. La normale se situe entre les tirets rouges.

Cela dit, comment comparer la France dans sa diversité avec deux Länders allemands.

Quel acteur a produit cette donnée ? Dirigé par l’Autorité danoise de contrôle des maladies infectieuses (Statens Serum Institute, SSI) danois, le Baromètre de la surmortalité européenne déclare avoir pour ambition de couvrir 26 pays européens, près de 295 millions d’habitants au 1er janvier 2020 à raison de 100 % des habitants par pays – sauf pour la France 77 %, l’Italie 14 % et l’Espagne 93 %. L’objectif déclaré est d’harmoniser les données issues des différents États.

Qui fait la course en tête ?

Le Danemark ? En tout cas, les données de surmortalité européenne sont produites par le même Statens Serum Institute qui a préconisé l’éradication des visons d’élevage dans le pays – passage à l’acte le 4 novembre. La décision a valu à la ministre de l’Agriculture de démissionner face à la colère des Danois. Mais la décision a fait tache d’huile en France par exemple, où fin novembre 1 000 visons d’élevage ont été abattus.

Score Z du Danemark depuis 2015. Capture d’écran du SSI le 9 décembre 2020. La normale se situe entre les tirets rouges.

Ou bien la Suède ? Libertés préservées, pas de confinement et une surmortalité que d’aucuns envient encore pour ce pays qui accueille le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) sur son sol.

Score Z de la Suède depuis 2015. Capture d’écran du SSI le 9 décembre 2020. La normale se situe entre les tirets rouges.

Ou encore l’Allemagne dont toutes les données ne sont pas présentées ?

Quel que soit le pays, un invariant : les 0-14 ans meurent moins en 2020 que les années précédentes. La classe suivante, 15-45 ans est trop ample, elle couvre deux générations. Globalement, la jeunesse européenne reporte sa mort à plus tard et cela ne se voit pas dans une classe aussi mal fichue que 15-45 ans.

« Notre canapé était notre ligne de front, la patience notre arme »

Reprenant les codes héroïsants, sortant les violons et donnant la parole à d’anciens combattants vainqueurs d’une grande guerre, le Gouvernement fédéral allemand fabrique des héros très spéciaux. Premier ou second degré ? Premier degré pour la cible des anciens qui trouveront que les jeunes à la maison forment les rangs des héros qui les protègent. Second degré revendiqué – justifié par la pointe trop « old school » et la musique un point trop forte – pour s’adresser à une jeunesse par l’humour. Et mon tout devient viral, transmis via les comptes Twitter du réseau diplomatique allemand, #BesondereHelden, des héros très spéciaux.

https://twitter.com/AllemagneDiplo/status/1328728100021047296
Capture du fil Twitter de l’Ambassade d’Allemagne à Paris le 17 novembre 2020

Contexte de cette campagne :

  • le Docteur Andrea Ammon, ancienne directrice du Département d’épidémiologie des maladies infectieuses à l’Institut Robert Koch dirige depuis 2017 le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) ;
  • l’Allemand BioNTech est dans la course au vaccin aux côtés de l’Américain Pfizer ;
  • l’État fédéral a jusqu’ici maîtrisé la mortalité sans modifier le fonctionnement des institutions et fait pression sur les pays voisins et la Commission pour que l’ensemble des stations de ski soient fermées à Noël.
  • En ligne de mire, le plan de relance présenté au Bundestag début 2021.

Le carton rouge du 3 décembre

Carte du 3 décembre 2020. Source : Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC)

Depuis fin octobre, le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) met en ligne des données et une carte en soutien à la recommandation du Conseil relative à une approche coordonnée de la restriction à la libre circulation en réaction à la pandémie de COVID-19 adoptée le 19 octobre (sic !). L’indicateur n’est pas la surmortalité mais le taux de positivité aux tests, avec l’obligation d’une masse critique de tests fixée à plus de 300 pour 100 000 personnes. Pour qu’un pays puisse rester ou revenir dans le spectre des destinations touristiques, il doit tester largement. La stratégie polonaise de passer sous les radars est donc recalée clairement : le gris est visuellement éloigné de la couleur des gagnants, le vert. Et inutile de viser les îles invisibles, elles sont listées en légende. L’invitation à rester à la maison est d’autant plus forte que la sémiologie fait écho aux cartes des zones formellement déconseillées par exemple comme au Sahel où le voyageur risque sa vie :

Carte enregistrée le 9 décembre 2020. Source : Ambassade de France au Mali

Aucune interdiction formelle ne s’était profilée pour fermer les stations de ski à l’échelle européenne. Pour tarir les flux, tout passe par l’influence à partir du « nombre » de tests positifs, et non du « nombre » de morts.

Alors voilà en cette veille de Noël, le Danemark a capté l’harmonisation des indicateurs de surmortalité européens et peut organiser la visibilité des bons élèves. Le Royaume Uni – bien que sorti de l’UE – agrège au sein d’ELIXIR les données sur le COVID-19 aux portes de Cambridge. La Suède tient son modèle sous les yeux de l’ECDC dirigé par une Allemande. L’Allemagne affûte ses cartes de l’influence, retenant les données de surmortalité tout en poussant celles des tests et imposant ses héros sur un tapis d’humour.

Tout va bien au sein de l’Union.

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