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Tu es venue me chercher

Samedi 5 février. J’ai ouvert ta porte sans frapper. Tu étais debout près du lit médicalisé, habillée, bien habillée, mais pieds nus. Ton visage s’est éclairé « Tu es venue me chercher ». Tu as tendu la main vers ton joli sac à main rouge, as avancé vers moi à tout petits pas, sans lever les pieds.

« Mardi », j’ai répondu. « Je viens mardi avec mon frère. Aujourd’hui, je passe un moment avec toi, mais je ne viens pas te chercher ». Tu t’es retournée vers la fenêtre, un geste vers les montagnes « ça ne va pas, regarde, viens voir, ça ne va pas ». Je me suis approchée de la fenêtre, je t’ai dit, « la neige a fondu oui, mais tu as une belle vue d’ici, on voit bien le village de Seyne ». Tu m’as répondu, mais « ça ne va pas, c’est pas comme ça ». Tu avais perdu le nom de ta maison, de ton village et tu cherchais ton paysage. Tes lèvres étaient toutes sèches, avec du sang séché. Tu répétais « Je suis toute seule ». J’ai répondu que oui, que tu étais positive à la COVID et donc isolée pour cette raison, et qu’en plus à Mallemort, j’étais à presque trois heures de route mais que ça allait se terminer. Tu t’es un peu détendue. Tu as moins répété que tu étais seule ici, mais c’était devenu ton nouveau refrain. Ce n’était plus « comment il va, où il est ».

Un peu plus tard, une dame est venue poser un plateau. Elle est vite ressortie en me disant que tu ne mangeais pas beaucoup. Tu as dit « ça, je le mange pas » en montrant les quatre fines quenelles avec leur sauce rose et le riz un peu sec. Tu t’es assise, as mâché quatre fourchettes de céleri rémoulade, le demi-kiwi coupé. Ne trouvant pas de broc à eau, je suis allée remplir ton gobelet vide dans la salle de bain, tu l’as bu d’une traite. Je suis allée le remplir trois fois de suite. Le repas était terminé, tu ne voulais toucher ni le morceau de fromage jauni ni le pain. Je suis allée chercher dans mon cabas une crème vanille hyperprotéinée, qui ne se délivre que sur ordonnance, quatre mandarines et des mignardises. Tu as mangé avec appétit la crème, une mandarine que je t’ai épluchée et un minuscule éclair au chocolat. Je t’ai re-servi de l’eau.

Tu as demandé « il est où ? Il est où ton… ton…, ah j’ai pas le mot ». J’ai dit « Mon père » ? et ajouté sans attendre « tu sais, l’opération était très grave, papa n’est pas revenu à la maison, lui non plus. Vous ne pourrez plus revenir à la maison, mais mardi nous venons te chercher pour te rapprocher. Tu ne seras plus seule ». Ta bouche a un peu tremblé, une larme a coulé.

Un peu plus tard, j’ai appelé mon frère, tu as entendu sa voix, celle de tes petits enfants. J’ai appelé mon mari, on a pris des nouvelles de mes enfants, là-bas à Pau. Ma fille allait partir au cheval, je t’ai montré un petit film où elle te fait « coucou mémé ». À chacun de ces signes, au son des voix des proches, Sylvie, ton visage s’éclairait, tu t’animais, tu souriais, même si tu parlais peu. Tu m’as demandé si Titi faisait du ski. Il a appris en vacances avec papa et toi pendant que nous restions à Paris « pour le travail ». Vous le meniez en cours de ski à Abriès, tellement heureux de lui faire suivre les leçons de Sylvain Dao Lena1. Vous saviez à peine tenir sur des skis et Titi était votre fierté. Alors j’ai répondu que Titi ne faisait pas de ski car nous n’étions pas restés assez longtemps à Noël et que nous n’avions pas de vacances en février. « L’année prochaine », ai-je dit. Tu m’as répondu comme mécaniquement, « l’année prochaine, nous serons morts ». Je t’ai caressé la main, je t’ai dit de t’accrocher. C’était peut être débile, t’accrocher à quoi en fait ?

Je ne t’ai pas dit que papa était mort le 21 janvier, quelques heures après que ton Ehpad m’ait téléphoné pour annoncer que tu étais positive COVID, asymptomatique et que tu allais être isolée dans ta chambre. Tu étais toujours contagieuse d’ailleurs avant-hier, 13 jours après la première PCR, malgré tes trois doses Pfizer. Pas malade de la COVID, juste isolée sans contact humain, à nous attendre, sans trop manger, sans trop boire, en perdant tes mots petit à petit.

Je suis restée trois heures avec toi maman, derrière un masque FFP2, sans te serrer contre moi. Sur le fil du rasoir, sans te mentir mais sans te dire que tu ne verrais plus papa. Je ne sais même pas si tu pourrais faire un deuil. Je cherche à savoir quoi dire avant de te parler. De toute manière, là où tu es pour encore trois jours, il n’y a pas de psychologue et il ne devrait pas y en avoir pour des mois encore. Nous ne prenons pas le risque de te casser.

En partant, je suis allée saluer les infirmières dont le bureau fait face à ta chambre réservée aux « placements temporaires ». Elles m’ont dit que tu sortais de ta chambre parfois, la nuit aussi, qu’elles te ramenaient mais comprenaient que tu en aies marre. Elles ont répété que tu mangeais mal et avais perdu trois kilos. Je leur ai dit avoir laissé des compléments alimentaires avec leur ordonnance sur l’étagère, même s’ils sont en vente libre, pour qu’elles puissent te les donner. Juste des vitamines légères pour te retaper un peu et trois portions hyperprotéinées. Elles m’ont répondu ne pas pouvoir te les donner faute d’ordonnance du médecin de l’Ehpad. J’ai demandé pourquoi il n’en prescrivait pas : le médecin ne s’occuperait pas de toi car tu serais « pensionnaire temporaire ». Elles étaient « bien désolées », mais rien ne pourrait t’être donné à part le repas que tu ne prends quasiment pas, toute seule dans ta chambre. J’ai assuré que tu n’avais pas de problème aux reins, rien d’autre qu’Alzheimer en réalité. « C’est le protocole ». J’ai re-demandé un test antigénique lundi pour que tu puisses être acceptée mardi dans la maison de retraite mutualiste que tu avais choisie avec papa. « C’est compliqué ici de faire un test antigénique car nous n’avons pas le matériel pour déclarer le résultat à SIDEP ». Et le protocole ne permet pas qu’une infirmière libérale vienne « faire des soins » dans l’enceinte de l’Ehpad. J’ai insisté pour que tu bénéficies lundi d’un test antigénique de vérification et assuré qu’on viendrait te chercher mardi, quel qu’en soit le résultat.

Ma voiture était toute seule sur le parking visiteur à l’arrivée à 11h15 comme à mon départ à 14h20. En quittant cet Ehpad, maman, je t’ai trouvée infiniment plus sensée que cette organisation où tu te trouves isolée dans une chambre pour une maladie que tu n’as pas (la COVID) et non soignée pour celle qui te ronge inlassablement (Alzheimer). Ça m’a rassurée que tu te lèves et cherches à partir. Ton humanité est intacte.

1Sylvain Dao Lena est ancien entraîneur des équipes de France de ski alpin.

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