Turquie – Europe. Quelques éléments de discours

S.E.M. Rauf Engin Soysal, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire, représentant permanent de la Turquie auprès du Conseil de l’Europe a tenu une conférence sur « La Turquie en tant qu’acteur du projet européen » au Festival International de Saint-Dié-des-Vosges.

Les acteurs en présence

— S.E.M. Rauf Engin Soysal (1960 — ) :
Diplômé de l’université d’économie et des sciences administratives de l’université Marmara d’Istanbul, il a fait une grande partie de ses études au Collège d’Europe (Bruges) et à l’ENA promotion Saint-Exupéry, spécialiste du poète Henri Michaux. Parmi ses fonctions au ministère turc des Affaires étrangères : en poste à Téhéran, Paris, New York (ONU), Pakistan, envoyé spécial de l’ONU au Pakistan, puis Bruxelles depuis 2011. Fils d’un père journaliste, il a vécu une grande partie de son enfance en France, en Belgique et au Liban.
— L’assistance :
Aux côtés de l’ambassadeur de Turquie, Christian Pierret, président fondateur du Festival, ancien ministre et maire de Saint-Dié, les directeurs scientifiques, au premier rang de l’auditoire, Mireille Delmas-Marty, présidente du FIG, et plus d’une centaine de spectateurs.

Déroulement de l’allocution

Rauf Engin Soysal commence par livrer une anecdote (une conférence donnée à Paris par un grand centre de recherche une dizaine d’années auparavant ne réunissait que trois personnes), remercie les autorités de l’accueillir à Saint-Dié, « capitale mondiale de la géographie », rend hommage à Mireille Delmas-Marty et à sa réflexion sur les forces imaginantes du droit.
Il précise que la carte de 1507 (qui confère à Saint-Dié le statut de capitale de la géographie, NDLR) lui permet d’évoquer une autre carte, réalisée par l’amiral ottoman Piri Reis en 1513. En 2013, l’UNESCO s’associe aux célébrations d’anniversaire qui seront données à Istanbul pour ce « patrimoine inestimable faisant partie de la mémoire du monde. » (1)
L’ambassadeur rappelle son attachement sentimental à la France où il a passé de nombreuses années : le Liban et la France, « ce que je ressens quand je pense à mon enfance » (2) puis enchaîne avec une évocation de sa carrière qui l’a conduit à voyager et à développer « le constant effort de comprendre, de comparer, de saisir le changement » (3).
Sa réflexion sur le projet européen part d’un panorama où reviennent les expressions « désenchantement actuel », « pessimisme actuel », « crée des doutes de la vitalité du message européen, dans les régions en dehors, mais aussi en Europe elle-même », « il est même douteux que l’attente de plus d’Europe soit présente ». Cette série de constats est dense et rapide, enchaîne le manque des « grands discours visionnaires des hommes politiques », « la crise de la dette », « la crise de la zone euro », « les défis économiques et sociaux », « la crise des valeurs », « montée du populisme », « montée de la xénophobie, de l’islamophobie », « nous plongent dans une ambiance assez morose », « printemps arabe, terrorisme, autant de défis ». Rauf Engin Soysal cite Mireille Delmas-Marty et sa formule « à la recherche d’une communauté de sens », et de là le sens de l’Europe « celle qui voit au loin ».
L’ambassadeur retrace l’inscription de la Turquie dans le projet européen depuis ses débuts : son pays fut l’un des premiers membres du Conseil de l’Europe en 1949, avec des positions « pour une Europe forte », y compris avec une « participation active à la Cour des droits de l’Homme » (4). Il cite le Traité de Paris de 1856, « la Turquie entre dans le concert européen jusqu’au projet confédéral de 1929. » (5)
Il ajoute une référence à l’Histoire « les trois grandes peurs de l’Occident, le Turc, le loup et la peste » pour élargir l’apport de cette interaction avec l’Europe « depuis le XVIe siècle jusqu’à sa disparition, l’Empire ottoman fut partie prenante de l’histoire européenne, allié ou adversaire ».
S’agissant de l’identité de l’Europe, il se réfère à la conférence donnée par Paul Valéry le 15 novembre 1922 à Zurich : « Toute race et toute terre qui a été successivement romanisée, christianisée et soumise, quant à l’esprit, à la discipline des Grecs, est absolument européenne » (voir, Mais qui donc est européen ?). L’ambassadeur appelle à « réfléchir à cette complexité, réunir dans l’unité cette diversité si fragile ».
Il rappelle la date de demande officielle d’adhésion de son pays à la Communauté européenne, le 14 avril 1987, ajoutant qu’à l’ère des empires a succédé l’« ère des grands ensembles », « la Turquie est en Europe comme l’Europe est en Turquie », dans cette configuration, la Turquie est un « épicentre de l’Europe ».
L’ambassadeur présente de nombreuses citations, de Jan Patočka à Olivier Abel, montrant un questionnement sur un « nous à venir », « le problème d’une identité européenne plurielle ». « La Turquie se trouve aussi dans position unique pour contribuer aux efforts visant à redonner au projet européen cette vitalité disparue. Le projet européen appartient à ceux qui gardent leur pleine conviction dans la démarche. L’Europe doit rester une force d’attraction et ne pas s’inscrire dans une dynamique qui serait centrifuge ». La Turquie peut aider à relever le défi de ce que Zaki Laïdi appelait « la géopolitique du sens ».
Rauf Engin Soysal cite alors les multiples initiatives régionales conduites récemment par la Turquie, comme avec la Bosnie et la Croatie, les sommets trilatéraux, ajoute que « le plus grand danger pour l’Europe est la lassitude » pour finir avec deux propos rassurants : « la diplomatie turque est pleinement consciente des transformations en cours » et « Alors mesdames et messieurs n’ayez crainte, je suivrai son exemple » (à propos de Plume, personnage d’Henry Michaux dont il a cité l’incapacité à « faire semblant, à être selon les conventions des autres »).

Notes

(1) Les Chinois font de leur côté la promotion de l’amiral Zheng He (1371 – 1433), la citation n’est pas anodine, NDLR.
(2) Effet produit : une réduction des distances avec l’auditoire, NDLR.
(3) Effet produit : une qualification de son expertise, NDLR.
(4) L’ambassadeur insiste sur l’implication active de son pays dans les travaux de la Cour européenne des droits de l’Homme, mais ajoutons que la Turquie est devant la Russie, le pays qui enregistre le plus de condamnations de cette Cour, NDLR.
Voir : http://www.echr.coe.int/NR/rdonlyres/884BB081-2A43-47EA-B00E-C56046255F5C/0/TABLEAU_VIOLATIONS_FR_2011.pdf
(5) Pour aller plus loin sur ce projet d’Aristide Briand :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5613159m

Quelques réflexions que suscite ce discours

Les questions de l’auditoire ont porté sur trois points : la Turquie est-elle encore un pays laïque et l’ambassadeur, européanophile et francophile est-il représentatif de la Turquie ? Plutôt que de présenter la Turquie comme épicentre de l’Europe, ne faudrait-il pas plutôt parler d’interface ? Quel est l’intérêt pour la Turquie qui enregistre une forte croissance d’adhérer à une Europe en plein marasme ?
La conférence, brillante par sa richesse, ses nombreuses références littéraires, la qualité de l’élocution de Rauf Engin Soysal fut très applaudie.
Elle suscite quelques réflexions personnelles :
— Rauf Engin Soysal a évoqué de très nombreuses références, dont nombreuses sont celles à pointer le manque de projet européen, l’essoufflement. La devise dont s’est dotée l’Union européenne en 2000, « In varietate concordia », avec pour traduction officielle en français « Unie dans la diversité », n’a pas été prononcée ni citée. Elle existe pourtant dans toutes les langues, y compris celles des candidats à l’Union européenne, dont la Turquie. La crise économique, qui rappelons-le, trouve ses origines outre-Atlantique, devient un argument pour montrer la faiblesse du projet européen.
— Doit-on mettre dans le même lot les valeurs et les intérêts ? Certaines valeurs européennes pourraient avoir une portée universelle, les intérêts le sont-ils ailleurs que dans les déclarations d’intention ? Bien entendu, l’idéal est que les deux aillent de concert. Mais la lecture d’une simple carte montre par exemple que la Turquie a toujours eu intérêt à jouer un rôle de pivot entre Europe et Asie (le terme d’épicentre n’était pas anodin et l’ambassadeur le maintient contre celui d’interface qui marginalise davantage puisqu’un interface est à la charnière) ou que l’Allemagne a toujours eu intérêt à jouer sa carte en Europe centrale et dans les Balkans plutôt que vers l’Europe méditerranéenne.
— Quels éléments de projet la Turquie peut-elle apporter ? En citant avec maestria les intellectuels européens, français en tête, Rauf Engin Soysal a apparemment réduit les distances nous séparant. Il n’en reste pas moins d’abord un serviteur de son pays, un pays dont les valeurs propres sont restées dans l’ombre.

Pour aller plus loin

Un entretien de l’ambassadeur dans le cadre du FIG.
– François Jullien, L’écart et l’entre. Leçon inaugurale de la Chaire sur l’altérité, Paris, Galilée, 2012, 90 p. Un ouvrage tout indiqué : « Ce n’est donc pas à partir du semblable, comme on voudrait le croire, mais bien en faisant travailler des écarts, et donc en activant de l’entre, qu’on peut déployer une altérité qui fasse advenir du commun. Un commun effectif est à ce prix. »

Sophie Clairet

Image du haut : S.E.M. Rauf Engin Soysal le 12 octobre 2012 au Festival International de Géographie. (Cliché Sophie Clairet)

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