Arctique : projets de câbles et desseins géopolitiques

Ce secteur de l’océan Arctique est presque entièrement recouvert par la glace, 1er septembre 2009. Cliché Patrick Kelley, U.S. Coast Guard sur Flickr.

À la fin de la période estivale arctique, les médias relaient un retrait historique des glaces. Cette année, il est question d’un plancher de 3,41 millions de km2 (contre 4,17 millions de km2 pour le précédent record en 2007). Dans le même temps, la glace s’étend en Antarctique, avec un maximum de 17,44 millions de km2 — jamais enregistré jusqu’à présent, mais de cela il est peu question dans la presse. En 2009, des chercheurs faisaient état d’une hausse de l’ordre de 10 000 km2 par décade (1).
Cette polarisation arctique fait sens. Elle accompagne un changement de regard et de réalité dont voici quelques nouveaux éléments sur la base des projets de câbles sous-marins dans la région.

Câbles et serveurs : « cap au Nord »
Le volume des transactions financières mondiales est 73,5 fois plus élevé que le PIB nominal mondial (2). Et 99 % du trafic Internet transite par les câbles sous-marins. Ces tubes posés sur le plancher océanique constituent des infrastructures de première importance. Cette année, le câblage des océans atteint le Grand Nord.
Cette composition de quatre cartes en projection polaire présente de gauche à droite une image des câbles existants publiée par Fortune magazine en juillet 2012, les projets de nouveaux câbles Tokyo-Londres par la route du Nord-Ouest et celui par la route du Nord-Est. L’ensemble montre que le vide central de la première représentation sera en partie comblé.

L’argument premier repose sur le gain de distance et donc de temps, et donc d’argent : de 24 000 km, la distance Tokyo-Londres serait raccourcie de près de 9 000 km. Il est avancé par les trois porteurs de projet, Arctic cable, Arctic Link et Polarnet. Cet argument est repris dans Futura science en mars 2012 : « L’opération permettra de réduire le temps de latence entre Londres et Tokyo de 30 %. Actuellement, il faut 230 millisecondes à un paquet de données pour circuler entre les deux pays. Une fois ces câbles mis en service à l’horizon 2014, la durée du voyage se réduira à 170 ms ».
Facebook et Google ont dans le même temps annoncé l’installation de gros serveurs à proximité du cercle polaire avec comme principaux arguments des économies d’énergie pour refroidir les serveurs et une infrastructure électrique stable. En Islande, la reconversion en data centre (Verne data center) d’une ancienne base de l’OTAN s’explique par la présence d’une énergie renouvelable en quantité (sources géothermales) et la connexion de l’île avec Emerald, le câble New-York–Irlande qui entrera en service fin 2013.

Google a choisi de reconvertir une ancienne usine dans le sud de la Finlande (annonce en juillet 2012) et Facebook de s’installer dans le nord de la Suède : « D’ici 2014, la commune de 74 000 habitants accueillera la plus grande ferme de serveurs jamais construite en Europe : 84 000 m2, l’équivalent de onze terrains de foot, répartis sur trois sites, dont la consommation d’électricité atteindra celle d’une ville de 16 000 foyers » (en ligne le 31 janvier 2012).

L’installation d’un paysage sans la banquise
Les câbles et les serveurs (lignes et points dans le jargon des géographes) sont en cours d’installation. Ce qui est à l’œuvre n’est pas seulement une simple opération de tirage de câble et de mise au frais des serveurs, mais de structuration de territoire. La fabrication de ce nouveau territoire s’accompagne de nouvelles images.

Deux images satellites de la région arctique, la première (3) prise l’hiver qui constitue la réalité la plus longue de cet espace (9 mois sur 12) et la seconde (4) à son minima. Il est bien plus difficile de trouver le premier cliché que le second, y compris sur la base cartographique de la National Science Foundation dédiée à l’espace arctique.
La glace, élément actuellement structurant, qu’il s’agisse de navigation ou d’habitalibilité des territoires, n’est présentée sur aucune des cartes des projets de câbles sous-marins (voir supra). La première carte, publiée à quelques semaines du départ des brise-glace des projets 2 et 3 laisse avant tout remarquer le vide que constitue l’Arctique. Arctic Link et Arctic Fibre dont les communiqués de presse ont annoncé le départ des brise-glace mi-août justement pour bénéficier du minimum de glace, ne montrent pas la glace, non plus que le projet russe en carte 4, lequel figure la région polaire en vert, sans légende, là où notre œil eût plus facilement capté du blanc.

[youtube]http://youtu.be/KK7OBL4hy00[/youtube]

Ce film pris par la North Pole Web Cam (NOAA) mis en ligne sur YouTube s’achève le 26 août 2012, sur l’image du minima de glace. Cette mise en scène du retrait des glaces a pour première vocation d’indiquer la présence des États-Unis, l’image automatique garantissant l’objectivité scientifique.

Pouvoirs & sociétés : concentration et simplification
Qu’ils longent la Russie ou le Canada, les câbles arctiques emprunteront un chemin des plus calmes grâce à une raison physique et immédiate et grâce à la simplification des systèmes de pouvoir par rapport aux risques actuels qui menacent le trajet Tokyo-Londres via l’océan Indien et le canal de Suez.

Sous la glace : une nature apaisée
La dorsale arctique (ou dorsale de Gakkel) est le système de frontières de plaques le plus lent du monde. Le risque de rupture de câbles à l’occasion de jeux de plaques s’en trouve réduit par rapport à l’ensemble des risques le long de trajets actuels — ce jeu de cartes le montre.

Peu de risques également que l’ancre d’un navire de pêche harponne un câble au passage – raison donnée à la rupture en janvier 2008 de deux câbles sous-marins en Méditerranée.

Le club des huit
Cette carte montre l’organisation actuelle des activités économiques en Arctique ainsi que les implantations humaines. Il existe de nombreuses études sur les futures routes maritimes et le développement des activités pétrolières et gazières et nous n’y revenons pas (voir notamment les analyses de Frédéric Lasserre).

Sur le plan stratégique, l’Arctique, verrouillé par le détroit de Béring (USA-Russie) et l’Atlantique Nord (OTAN, NORAD) est un échiquier paisible et un club fermé. Le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD, créé en 1958) associe États-Unis et Canada pour surveiller l’espace aérien et depuis 2006 les approches maritimes et les voies navigables. L’OTAN, avec les États-Unis, le Canada, le Danemark et la Norvège, joue également en Arctique un rôle ancien, et Moscou dénonce un renforcement de ses activités dans la région. Pour sa part, la Russie a commencé à renforcer sa présence stratégique (voir l’analyse de Pael Baev), et continue les annonces comme celle par Ria Novosti le 25 septembre « avant 2013 d’un groupe de chasseurs-intercepteurs à grand rayon d’action MiG-31 en Nouvelle-Zemble ». L’océan arctique est sous contrôle, piégé par les glaces neuf mois sur douze et surveillé par quelques alliés ou adversaires aux pratiques bien connues depuis la guerre froide. Pour y accéder, il reste l’argument scientifique : la Chine a fêté sa première incursion durant l’été 2012 et son brise-glace « Dragon des neiges » a installé en mer une station météorologique…
Ce club des huit simplifie l’échiquier des acteurs qui interviennent le long du trajet Tokyo-Londres : manquent à l’appel la Chine, l’Inde, la France, et les pays difficiles à contrôler comme le Pakistan ou l’Iran. Cette simplification croise l’argument économique : le 28 juin 2012, Lowell C. McAdam, PDG de Verizon déclarait à la commission des Affaires étrangères du Sénat des États-Unis que l’entretien des câbles entre l’Asie et l’Europe revenait très cher (notamment eu égard aux conditions de l’Inde), et occasionnait des tensions diplomatiques (surtout avec Malte). Cette explication servait un lobbying en faveur de la ratification par les États-Unis de la Convention sur le droit de la mer pour protéger davantage ces infrastructures. Le câblage de l’Arctique pourrait bien évacuer le problème en limitant drastiquement le nombre des acteurs en présence. Et le club des participants aux affaires de l’Arctique se limite au Conseil éponyme formé en 1996 et comprenant huit pays disposant de territoires à l’intérieur du cercle polaire arctique : le Canada, les États-Unis, la Russie, la Suède, le Danemark, la Norvège, l’Islande et la Finlande. Ce club est présidé de 2013 à 2015 par le Canada, puis de 2015 à 2017 par les États-Unis.

Quid des autochtones de l’Arctique?
Les autochtones seront connectés plus facilement que par le satellite ! Cet argument passe des communiqués de presse émanant des firmes jusqu’aux médias du Nunavut. Qu’en est-il ? Pour reprendre l’approche développée par Denis Retaillé, « les « peuples de la nature » comme ils sont aussi et significativement désignés, occupent les marges de l’écoumène, témoins des limites de la planète et gardiens des secrets d’une autre relation des hommes à leur environnement”. Ce géographe démontre comment la reconnaissance de cette autochtonie constitue une monnaie d’échange contre des intérêts économiques et stratégiques, et aujourd’hui “Moins de 20 % finalement, du territoire du Nunavut sont effectivement contrôlés par les Inuits”. (5)

En guise de conclusion, voici une carte qui change d’échelle pour montrer que les projets de câbles arctiques font partie d’une logique d’ensemble. Depuis fin 2011, les médias relaient les projets du Grand Nord (câbles arctiques et fermes de serveurs dans le nord de l’Europe). L’idée d’un câble Sud-Sud qui permette aux BRICS de s’affranchir des infrastructures transitant par les pays occidentaux émerge à partir de mars 2011 (conférence des BRICS en Chine). Bien que l’avancée du projet soit moins médiatisée, en juillet 2012 KPMG a classé le câble BRICS parmi les 100 infrastructures d’avenir et précise l’intérêt pour ce groupe de pays : “currently, the BRICS countries are connected to each other via telecoms hubs in Europe and the United States, resulting in high costs and the risk of possible interception of critical financial and security information”.
À suivre : en décembre 2012 se tiendra à Dubaï le congrès mondial sur les technologies de l’information, avec au programme des discussions autour de la mise à jour d’un traité régissant les tarifs des transferts de données sur Internet…

Sophie Clairet

Pour aller plus loin :
L’Europe en tête de la connectivité à Internet.
Chicago, capitale numérique ?
Madagascar, quelques enjeux de la crise
http://www.cablemap.info/
— Encyclopédie polaire
http://www.jeanlouisetienne.com/poleairship/encyclo_atmo_03.htm

Notes :
(1) http://www.abc.net.au/am/content/2008/s2550320.htm
(2) http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?type=TA&reference=P7-TA-2011-0080&language=FR (en 2007)
(3) http://earthobservatory.nasa.gov/IOTD/view.php?id=49132
(4) http://www.nasa.gov/topics/earth/features/ice-min-approach.html
(5) Denis Retaillé, Les lieux de la mondialisation, Paris, Le Cavalier Bleu, mars 2012, p. 45 et le café géographique donné dans le cadre du Festival International de Géographie où il a démontré les enjeux et les récupérations du sujet de l’autochtonie.

4 réflexions au sujet de « Arctique : projets de câbles et desseins géopolitiques »

    • Merci. Le sujet s’y prêtait tout particulièrement cela dit.
      Je renote votre site pour tous les visiteurs car le blog ne l’affichera pas : braises.hypotheses.org/
      Sophie

  1. Article très important.
    Il complète remarquablement la conférence sur l’arctique tenue en septembre par le Pr Frankel du MIT à l’académie d’agriculture (en ligne dans le site ci-dessus). Donc, en plus des ressources naturelles, pétrole et gaz notamment, qui se trouvent sous ce qui reste de calotte glaciaire, il y a les routes maritimes et, cet article le montre éloquemment, les passages de fibres optiques. L’arctique est donc bien une zone stratégique dans les décennies qui viennent.

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