Lettre disruptive aux parents disruptés

L’armoire de Narnia

Chère maman, cher papa, cher parent 1, cher parent 2,

Comme vous j’ai rendu le dossier d’inscription de mon enfant pour sa rentrée en classe de 4e. Le conseil de classe se déroule le 19 juin et les vacances débutent le 6 juillet mais compte tenu des calendes grecques et des anneaux de Saturne, ma date limite pour ne rien choisir était fixée au 30 mai.

Oui, comme vous, j’ai reçu ces imprimés moult fois remplis depuis des années, le règlement intérieur listant toutes les sanctions et interdictions, le RIB à fournir, les photos d’identité avec nom et prénom au dos. Et comme vous je n’avais strictement aucun choix d’option pour cette rentrée en 4e, juste à vérifier les éventuels numéros à modifier.

Vous n’avez rien remarqué ? Rien ne vous choque ? Pourtant, la disruption est bien là, elle se cache dans ce qui ne se voit pas. Vous avez entendu comme moi que dès la rentrée l’option bilangue sera rétablie, que dès la rentrée les établissements auront latitude pour proposer davantage de cours de langues. « Dès la rentrée » seriné depuis plus d’un mois déjà, largement le temps de préparer les troupes et pas seulement les bulletins de vote.

Sauf que la rentrée se décide aujourd’hui sans ordonnance. Le monde de Narnia réservé aux élus ne dévoile pas sa porte.

– J’ai téléphoné au rectorat : « Oui, dès la rentrée votre collège a la liberté de ventiler des heures pour ajouter des enseignements en langue. Mais s’il choisit de le faire ». A la question de savoir comment les parents peuvent faire pour savoir quel collège demander pour être sûr que leur enfant fera plus de langue et moins d’EPI « téléphone portable » : « nous ne savons pas, effectivement nous n’avons pas de documents. Vous devez contacter votre collège de secteur. Mais si vous souhaitez changer, il sera très difficile d’obtenir une dérogation ». Surtout quand on ne sait pas vers quel établissement la demander, n’est-il pas ?

– J’ai téléphoné au collège : « Ah Madame, non il n’y a plus ni bilangue, ni section européenne dans notre collège. Pour la rentrée, nous ne savons pas, nous attendons les textes du rectorat. Et sans nouvelle directive, nous ne pouvons pas ajouter d’option, modifier les dossiers. »

Est-ce que vous voyez chère maman, cher papa, cher parent 1, cher parent 2, que votre non-choix se passe dans le plus total silence. Votre enfant vous fait confiance. Il n’a pas de syndicat, juste Snap qui, lui, sait très bien se glisser partout pour échanger des trucs sympas. Vous, vous n’avez même plus de cases à cocher, avez-vous seulement mis en parallèle les annonces et les imprimés ? Voilà, vous vous promenez dans la vie en tenant encore un peu votre enfant par la main, sans voir que cette vieille armoire bien fermée que vous évitez sans y penser laisse pendre un petit mot. « For Our Eyes Only », c’est le cadenas qui réserve le monde de Narnia aux seuls détenteurs de l’information, à ceux qui ont mis leurs enfants dans le privé et les établissements parisiens, là où la réforme précédente a conservé intactes les options bilangues et les sections européennes. Il faut que tout change pour que rien ne change. Puisses-tu un jour me pardonner mon fils de ne pas savoir t’aider – et d’avoir quitté Paris ?

Sophie Clairet

Photo du haut : Amy sur Flickr

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