La télévision en Région : images d’un rapport de forces

Les extraits sélectionnés concernent l’Espagne et en particulier la Catalogne. La présentation des télévisions régionales du reste de l’arc méditerranéen a été retirée. Intérêt : éclairer l’une des données du processus de normalisation de la culture catalane. Texte extrait de ma thèse soutenue en 2000. Ni le texte ni les titres n’ont été modifiés.

Le dépôt du brevet de Vladimir Zworykin en 1923 inaugure une série de recherches internationales, qui aboutissent en 1948 à la diffusion de programmes télévisés réguliers destinés à un vaste public. La télévision est aujourd’hui une véritable image du lien social, patent dans la définition que Frédéric Barbier et Catherine Bertho Lavenir[1] donnent des médias : système de communication permettant à une société de remplir tout ou partie des trois fonctions essentielles de la conservation, de la communication à distance des messages et des savoirs, et de la réactualisation des pratiques culturelles et politiques. Cet aspect éminemment social contribue à faire de la télévision un enjeu politique. Ainsi, pour reprendre l’idée de Dominique Wolton[2], les télévisions généralistes nationales jouent un rôle capital d’identité nationale (…) Ce qui explique l’enjeu politique que constitue l’existence de télévisions nationales.  La question identitaire qui lie les télévisions nationales aux pouvoirs politiques des États marque également le développement des antennes régionales ou les limites de leur développement. Le rapport entre les télévisions et les questions régionales, ainsi que l’historique des magazines télévisés régionaux méritent donc toute notre attention.

Un enjeu pour les États et pour l’Europe

Télévisions et antennes régionales se mettent en place dans le contexte de la régionalisation. Elles composent un sujet de choix pour les études conduites sous l’égide du Conseil de l’Europe, plus que pour les États dont elles composent un élément d’affaiblissement de la souveraineté.

La fin du modèle national

Jusqu’aux années 1980, les télévisions européennes sont contrôlées par les États. A la différence des télévisions aux États-Unis, les télévisions européennes suivent dans un premier temps un modèle national et populaire. La diffusion de ce modèle étatique épouse différentes voies. Ainsi l’Europe du Nord est pionnière, l’Angleterre et la République Fédérale d’Allemagne étant rapidement équipées. En Europe du Sud, en particulier en France, en Italie et en Espagne, ce média pénètre plus lentement. Les variations sont liées aux écarts socio-politiques et culturels entre ces différentes sociétés. De l’avis de Frédéric Barbier et Catherine Bertho Lavenir[3] les pays urbanisés où existe une population ouvrière anciennement socialisée se sont dotés plus rapidement de postes récepteurs que les pays à forte population rurale.

En France, l’ORTF créée le 27 juin 1964 dirige la fabrication et la gestion de la grille de programmes. En Italie, la RAI et en Espagne la Télévision Espagnole (TVE) offrent sensiblement le même type de fonctionnement. La RAI développe au cours des années 1960 un modèle de télévision pédagogique. À partir de 1961 et durant les 14 ans que dure la direction de Barnabei, la RAI est pour reprendre l’expression de Chantal de Gournay, Pierre Musso et Guy Pineau[4] un modèle vertical de diffusion unidirectionnelle d’un centre à une périphérie atomisée et passive. De la même manière, sous la dictature de Franco, la Télévision Espagnole (TVE) est selon Richard Maxwell[5] le principal instrument de domination idéologique du régime. La télévision a longtemps été un média et un outil national, la diffusion des ondes étant contrôlée par les Ministères des Postes et Communications.

Depuis une dizaine d’années, l’influence croissante des partenaires privés et les transformations des opinions publiques sont en passe de remettre en question ce modèle. Dès 1976, la pression commerciale provoque en Italie la multiplication des télévisions locales, et aboutit en 1984 à la constitution du monopole de Silvio Berlusconi[6]. En Espagne, la chute de la dictature franquiste donne naissance aux télévisions autonomiques, tandis qu’en France se développent progressivement des antennes régionales, des décrochages locaux, et des chaînes privées.

Les années 1980 marquent la fin des monopoles nationaux. La coïncidence temporelle entre cette évolution et la création, tant en Italie qu’en France et en Espagne, d’un nouvel échelon de référence -la région- est à retenir. Dans la mesure où l’évolution de la télévision n’a pas modifié sa valeur de lien et de miroir social, les antennes régionales renvoient désormais une image de ce nouveau territoire.

Un enjeu pour le Conseil de l’Europe

La relation entre télévision régionale et identité fait l’objet d’importantes études, notamment au Québec et au sein des instances du Conseil de l’Europe, ces recherches s’inscrivant dans des contextes politiques teintés de fédéralisme. Comme l’a montré Dominique Wolton, les modèles de société influent sur la forme des télévisions ; et nous pouvons ajouter que les contextes politiques conditionnent l’état des recherches sur la télévision. En somme la fin du modèle national n’a pas altéré le rapport entre ce puissant média et ses enjeux socio-politiques.

Ainsi, sous l’égide du Conseil de l’Europe[7], sont régulièrement réalisées des études sur le rôle des médias -notamment du plus puissant d’entre eux, la télévision- dans la constitution, le renforcement de l’identité régionale. Les études leur reconnaissent un rôle majeur, bien que les auteurs, à l’exception d’Imma Tubella, hésitent à évoquer une causalité directe en raison de la profusion d’hypothèses proposées dans les théories des médias.

Imma Tubella, professeur de communication à l’Université de Barcelone, Directrice du Service des Relations Internationales de la Corporation Catalane de Radio et Télévision a réalisé en 1992, à la commande du Conseil de l’Europe, un rapport sur ce lien entre télévision et identité culturelle[8]. Si à son avis l’identité est la personnalité des peuples[9], la télévision est un instrument de formation des goûts et des idées[10]. Elle n’hésite pas à affirmer que la télévision a davantage modifié les coutumes individuelles et collectives que l’électricité ou le moteur à explosion[11].

Pour le compte du Conseil de l’Europe, Pierre Musso a dirigé en 1995 une vaste étude sur les médias et la formation des identités culturelles dans dix huit régions d’Europe. Son postulat s’écarte très nettement de la conception d’Imma Tubella :

La question traditionnelle est de savoir comment les médias participent à la formation ou à la représentation de l’identité culturelle des régions en Europe. Or ce questionnement suppose (…) que les médias ont «des effets » constitutifs d’une identité culturelle, alors qu’ils en sont plutôt le révélateur ou la «mise en scène » [12].

D’après Pierre Musso, le lien entre télévision et identité régionale n’est pas d’ordre causal. La question de la nature des liens entre les télévisions et l’identité régionale fait l’objet de recherches qui à l’heure proposent différentes voies, sans véritablement trancher[13]. (…)

La mise en place d’antennes et de télévisions régionales ne doit pas faire oublier l’enjeu stratégique que représente pour un État le contrôle des réseaux de communications. Chaque État est souverain en matière de diffusions des ondes à l’intérieur des ses frontières, et il contrôle l’octroi de canaux hertzien au travers différents organismes publics (Télé Diffusion de France notamment).

Cet enjeu opère à l’échelle mondiale, quelles que soient par ailleurs les libertés accordées aux chaînes privées. La mise en place d’antennes et de télévisions régionales ne signifie pas la fin du contrôle des diffusions par l’État. La marque de l’État apparaît dans les différents modèles de chaînes régionales, décentralisé (France), fédéraliste (Espagne) ou mixte (Italie). (Fin de l’extrait des pages 28-31)

Le modèle «fédéraliste » : le système espagnol

Ce modèle présente une offre essentiellement publique et des stations régionales autonomes. On peut penser avec Pierre Musso qu’il existe un lien entre cette structure et le type d’organisation de l’État : La structure fédérale de l’État ou la force de la revendication régionale en sont des facteurs explicatifs[14]. Des États fédéraux comme l’Allemagne, la Suisse, la Belgique ou le Canada correspondent à ce modèle. On peut noter que les télévisions autonomiques espagnoles, telles que ETB (télévision basque), TV3 ou Canal 33 (télévisions catalanes), Canal 9 (télévision valencienne), Canal Sur (télévision andalouse) y correspondent également alors que l’Espagne n’est pas un État fédéral. Dans ce cas unique en Europe, les revendications régionales ont crée les conditions de mise en place de telles télévisions à la mort de Franco.

La télévision au cœur des enjeux autonomiques

Après la période du franquisme, durant laquelle la Télévision Espagnole (TVE) était selon Richard Maxwell[15] :

le principal instrument de domination idéologique du régime, les velléités autonomistes espagnoles se réveillent, en particulier au Pays Basque, en Galice et en Catalogne. Ces trois autonomies seront les premières à se doter de télévisions. La Corporation Catalane de Radio et Télévision (CCRTV) est fondée en mai 1983. La création de TV 3 fut l’une des premières lois approuvées par la chambre catalane, le 30 mai 1983, et émet en catalan depuis 1984. Le gouvernement de Felipe Gonzales fut obligé de légaliser a posteriori la télévision basque (ETB) et TV-3 par la loi 46 du 26 décembre 1983.

Le média télévisé s’inscrit très précisément comme nouveau vecteur de reconnaissance territoriale et culturelle. La télévision catalane est représentative de ce phénomène et montre en outre la position de force de la Catalogne face à Madrid. Le texte de Richard Maxwell laisse penser que, prise dans de tels enjeux politiques, la télévision autonomique n’ait pas réellement d’autre but que la télévision de l’époque franquiste, à savoir une visée idéologique. Toutes les autonomies ne bénéficient pas des mêmes conditions tant dans les domaines financiers que politiques, et les télévisions présentent des caractéristiques variées.

(…)

La télévision nationale : TV 3 et Canal 33

La télévision : un enjeu pour la nation catalane

Le principe inspirateur de TV-3 est la normalisation de la langue et de la culture catalane[16]. La terminologie utilisée par les Catalans met l’accent sur la politique de généralisation de la langue catalane comme une véritable norme, ce qui ne va pas sans poser des problèmes d’exclusion des migrants originaires d’Andalousie notamment. La vocation nationale, et non pas territoriale a conduit l’aire de diffusion à dépasser largement les découpages administratifs de la Généralité. Ainsi, la carte dressée par Richard Maxwell en 1988 (figure 2) met en évidence la coïncidence entre l’aire de diffusion de TV 3 et les Països Catalans, ou pays catalans –aire d’extension de la Catalogne au Moyen Age, qui aujourd’hui correspond à l’aire d’extension de la langue catalane : Catalogne, Catalogne française, Baléares, et une partie du Pays Valencien.

Régions électroniques non officielles des télévisions catalanes

(TV3), galicienne (TVG) et basque (ETB) en 1988

Carte de Maxvwell

Richard Maxwell commente ainsi sa carte :

La couverture de TVG et TV3 reflète les efforts des téléspectateurs respectifs du Portugal et de Valence pour étendre la région électronique afin de l’ajuster aux zones linguistiques et aux communautés de culture. La couverture de ETB reflète les tentatives des personnalités de la télévision pour étendre leur audience jusqu’au Pays Basque Français (Nord Euskadi) et en Navarre. Officiellement, les signaux ne portent pas au-delà des frontières politiques de chaque région.[17]

Si la Corporation Catalane de Radio et de Télévision reste très prudente sur ce point, il semble qu’une réflexion sur les limites l’aire de diffusion de TV-3 soit directement en relation avec les Pays Catalans. Robert Maxwell reprend d’ailleurs cette idée dans son ouvrage :

Avec davantage de succès que dans le cas basque, TV-3 projetait au gouvernement nationaliste catalan de la CiU (Convergence et Union) la communauté imaginaire de « els països catalans », un territoire qui inclurait les quatre provinces officielles de la Catalogne, une partie du Sud Est Français (Roussillon) et de l’est de l’Aragon, les trois provinces de Valence, et les îles Baléares. [18]

Des conflits politiques ont résulté de cette hégémonie catalane sur les autonomies voisines. Certes la portée de TV-3 n’était pas le fait de personnalités de la télévision, mais de personnes des régions écartées qui installaient elles-mêmes des relais. A Valence le système qui permettait au signal de TV-3 d’être capté dans le nord de Murcie fut mis en place par un groupe culturel indépendant qui désirait regarder les programmes en catalan (le valencien et le catalan étant des langues proches). Le droit à l’antenne ne fut pas un principe suffisant pour que ces relais restent en activité. Les autorités politiques officielles ont eu pour mission de contenir TV-3. Dans le cadre d’un conflit entre région politique et électronique, les choix des hommes politiques eurent davantage de poids que ceux des téléspectateurs.

Le « containement » de TV-3 devint la base d’une politique de tractations entre le gouvernement catalan et le gouvernement central. Rappelons que la seconde chaîne de télévision catalane, Canal 33, vit le jour en septembre 1988. Les autorités madrilènes ont stoppé immédiatement la diffusion de cette chaîne dans ce contexte de bataille sur l’assignation des fréquences régionales. La coalition conservatrice catalane, Convergence et Union (CiU), a alors négocié avec le gouvernement central la diffusion de Canal 33 en échange de la limitation de l’aire de diffusion de TV-3 à Valence. Le résultat fut que le contrôle sur les interconnexions dans la communauté de Valence revint aux autorités régionales et à Canal 9, la télévision valencienne. Le système illégal des relais fut légalisé plus tard dans la structure de la troisième chaîne.

En septembre 1989, Canal 33 revint sur les ondes régionales. Un mois plus tard, Canal 9 commença à diffuser à travers Valence. En 1990, 3% des téléspectateurs valenciens regardaient encore régulièrement TV-3. (…)

Les télévisions autonomiques sont une émanation du pouvoir régional et leur évolution dépend essentiellement des moyens déployés par les gouvernements autonomes pour en faire des fers de lance de leur politique culturelle. (…)

Image du haut : capture d’écran du site de la télévision catalane TV3 le 7 octobre.

Sophie Clairet, extraits de Paysage, identité régionale : les représentations télévisuelles des territoires dans l’arc méditerranéen, thèse de doctorat, dir. Roland Courtot, Aix-en-Provence, Université de Provence, 2000, 325 p., 35 figures, 20 tableaux.

Notes:

[1] Barbier, F., Bertho Lavenir, C. Histoire des médias de Diderot à Internet, Paris : Armand Colin, 1996, p. 5.

[2] Wolton, D. Penser la communication, Paris : Champs Flammarion, 1997, p. 106.

[3] Barbier, F., Bertho Lavenir, C. 1996, op. cit., 140 p.

[4] Gournay, Ch. (de), Musso, P., Pineau, G. Télévisions déchaînées, La dérèglementation en Italie, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, Paris : La Documentation Française, 1985, p. 29.

[5] Maxwell, R. The spectacle of democracy, Spanish Television, Nationalism and Political Transition, Minneapolis : Presses de l’Université du Minnesota, 1994, p. 5.

[6] La concentration des chaînes de télévision nationales les plus importantes sont alors concentrées dans les mains d’un même propriétaire, le groupe Fininvest de Silvio Berlusconi, hors et contre la loi.

[7] qui travaille activement à la promotion d’une identité européenne.

[8] Tubella, I. Televisió i identitat cultural, El repte de la televisió pública a Europa, Barcelone : Generalitat de Catalunya, Barcelona, 1992, 89 p.

[9] La identitat és la personalitat dels pobles, Tubella, I., op.cit., p. 19.

[10] La televisió és instrument de formació de gustos i idees, Tubella, I., op.cit., p. 24.

[11] La televisió ha modificat més els costums individuals i col.lectius que l’electricitat o el motor d’explosió, Tubella, I., op.cit., p. 25.

[12] Musso, P. « Médias et formations des identités régionales en Europe », in Saez, J.P. Identités, cultures et territoires, Paris : Desclée de Brouwer, 1995, p. 171.

[13] voir supra, section 1, paragraphe 3.

[14] Musso, P., in Saez J.P. op.cit., p. 175.

[15] Maxwell, R. op.cit., p. 5.

[16] Corporació Catalana de Ràdio i Televisió. Informe Annual 1996, Barcelone : CCRTV, cdrom.

[17] The coverage reported for TVG and TV-3 reflected the efforts of viewers in Portugal and Valencia, respectively, to extend the electronic region to fit zones of linguistic and cultural commonalty. The coverage reported by ETB reflects the broadcasters’ attempts to reach audiences in the French Basque Country (Euskadi Norte) and Navarre. Officially, the signals do not reach this far beyond the political borders of each region. Maxwell, R. op. cit., p. 119.

[18]With greater success than in the Basque case, TV-3 projected for the Catalan nationalist government of CiU the imagined community of « els països catalans », a territory that would include the four official provinces of Catalonia, parts of southern France (Roussillon) and eastern Aragon, the three provinces of Valencia, and the Balearic Islands, Maxwell, R., 1994, op.cit., p. 121.

 

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