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Le Saint-Gothard et l’axe Londres-Paris-Rome

La Belle Epoque (1880-1914), quarante années de paix en Europe, de progrès scientifique, technique, de créativité artistique, rétrospectivement[1] un âge d’or incarné dans les bienfaits de la fée électricité et des chevaux de fer. Dans le paysage, les tramways longent les nouveaux grands boulevards et les façades des grands magasins. Des stations thermales fleurissent le long de voies ferrées transcontinentales, jusqu’à des panoramas d’exception que les poètes et les peintres s’empressent d’immortaliser. Les compagnies de chemin de fer financent l’hôtellerie, les excursionnistes rivalisent de prouesses pour conquérir les sommets et planter les drapeaux de leur pays. L’influence entre les Empires fait rage, la maîtrise des flux ferroviaires sous les Alpes signera le recul des empires maritimes et la mainmise des empires centraux.

« Celui qui pour moi vaincrait le Gothard ferait quelque chose de plus grand que le plus grand homme de guerre : il jetterait un pont entre deux mondes »

Frédéric II de Sicile, 1212

En 1882, année de publication de cette affiche touristique française des Chemins de fer de l’Est « Londres-Paris-Rome par le Saint-Gothard », les trains passent pour la première fois sous le Saint-Gothard, prouesse technique qui éclate comme élément central du titre. Réussite de Louis Favre[2] qui y laisse sa vie, ce tunnel long de 15 km est le fruit de sept années et cinq mois de travaux lancés par la Compagnie du chemin de fer du Saint-Gothard, auxquels l’Italie et l’Allemagne contribuent financièrement en vertu d’un traité. Plusieurs centaines de milliers de voyageurs dès 1883, un axe très vite structurant. Cette même année, l’Italie rejoint la Triplice aux côtés des empires d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie. Soucieux de limiter les influences étrangères à commencer par celle de Bismarck, les citoyens suisses souhaiteront très vite reprendre le contrôle du tunnel par votation – ils devront attendre la fin de la Première guerre mondiale.

Cette affiche nous renseigne d’abord sur les enjeux économiques pour la compagnie des Chemins de fer de l’Est à se greffer au Saint-Gothard. Le nom de Belfort, cité invaincue en 1870-1871, ressort en capitales. La ville vient d’accueillir trois ans plus tôt une usine de fabrication de trains, la future ALSTOM. L’empire allemand est totalement gommé de la carte mais pas ses voies ferrées. Une seule ligne de frontière est représentée, cerclant l’Italie : est-ce pour bien mettre en valeur les territoires que Rome convoite en Autriche-Hongrie ? Convoitise qui la poussera à changer d’alliance en 1915 pour rejoindre Paris, Londres et Moscou.

Enfin cette affiche trace également les prémisses d’une alliance franco-britannique que Théophile Delcassé contribuera à forger quelques années plus tard – en dépit des relations de sang entre la reine Victoria et son petit-fils Guillaume II et de la brouille franco-britannique de Fachoda. A partir du moment où la Grande-Bretagne sortirait de son isolement pour contrer l’influence germanique croissante, le « finistère » de l’Europe pourrait s’organiser sans la Prusse, à l’image de cette affiche.

Or dès 1883 la Compagnie internationale des Wagons-Lits rebat les cartes en lançant l’Orient-Express de Paris à Constantinople via Strasbourg-Munich et Vienne, et le Rome-Express via la Riviera. Le Gothard et le Mont Cenis s’éloignent de Londres et de Paris.

Affiche hiver 1888-1889 « Londres-Paris-Constantinople…Orient-Express. Paris-Munich-Vienne-Budapest-Belgrade & Constantinople : service rapide sans changement de voiture, sans passeport… ». Imprimerie Chaix. Domaine public, BNF.

C’est ce que montre cette deuxième affiche éditée en 1888-1889 pour promouvoir l’Orient-Express : Londres-Paris-Constantinople passera par Strasbourg, Stuttgart, Munich et Vienne mais pas par Belfort, le Saint-Gothard, Trieste. Sa carte se réduit à la largeur de la voie empruntée par le train, ce qui exclut toute alternative et donne l’impression que le trajet naturel passe par Vienne pour relier Londres à Constantinople.

Il faudra attendre les années 1920 pour que soit mise en service une alternative portée par la France et l’Italie, désormais ensemble dans le camp des vainqueurs de 1918. Bloqué depuis 1906 par l’Allemagne et l’Autriche craignant une concurrence à l’Orient-Express, le « Simplon-Taurus-Orient-Express », est finalisé dans les années 1930. Cette carte contourne le Gothard à l’Ouest, faisant émerger un axe transcontinental Londres-Paris-Belgrade-Sofia dont les trains perdurent jusqu’en 1977 avant que le service soit raccourci.

Simplon-Orient-Express ; Taurus Express et leurs branches correspondantes. Années 1930-1931. Domaine public. BNF

En 2020 c’est encore cette carte de 1930 qui prévaut pour le « Venice-Simplon-Orient-Express » lancé par le Britannique Belmond en 1982. L’itinéraire principal du successeur du mythique Simplon-Taurus-Orient-Express emprunte le plus occidental des tunnels sous les Alpes suisses pour rejoindre Londres à Venise. Depuis 2019 et le rachat de Belmond par LVMH, l’affaire est sous capitaux français, solidement ancrée dans le fleuron incontesté de l’économie française, le luxe.

Sophie Clairet

Quelques dates

31 août 1857 Le roi Victor-Emmanuel II ordonne le début des travaux d’un tunnel ferroviaire traversant les Alpes au Mont Cenis
1860 Annexion de la Savoie à la France
1867 Construction du chemin de fer du Mont Cenis sur ordre de Napoléon III, entre Saint Michel de Maurienne et Suse, avec les ingénieurs britanniques Thomas Brassey et John Barraclough Fell pour faciliter le transit des marchandises le temps du percement du tunnel
17 au 19 septembre 1871 Inauguration du tunnel du Mont-Cenis (tunnel du Fréjus), le plus long du monde à son ouverture
19 septembre 1871  Fermeture du chemin de fer « Fell »
4 décembre 1876 Georges Nagelmackers crée à Bruxelles la Compagnie internationale des Wagons-Lits au capital de quatre millions de francs avec le roi Léopold II parmi les principaux actionnaires
22-25 mai 1882 Inauguration du tunnel du Saint-Gothard avec plus de 600 clients venus de toute l’Europe
1er juin 1882 Premier train circulant dans le tunnel du Saint-Gothard de Lucerne à Chiasso
10 octobre 1882 Premier aller-retour Paris-Vienne du « train éclair » de la Compagnie des wagons-lits en 27 heures et 53 minutes
5 juin 1883 Premier Express d’Orient (futur Orient Express) au départ de Paris vers Constantinople (4 jours)
8 décembre 1883 Premier « Calais-Nice-Rome-Express » (futur « Rome-Express) par la Compagnie Internationale des Wagons-lits et des grands express européens
5 mai 1889 Exposition universelle de Paris de 1889
22 mars 1895 Le cinématographe Lumière
14 avril 1900 Exposition universelle de Paris
8 avril 1904 Signature de la Convention entre le Royaume-Uni et la France concernant Terre-Neuve et l’Afrique centrale et occidentale, sorte de troc « en un mot nous vous donnons l’Égypte en échange du Maroc »
31 août 1907 Convention anglo-russe qui définit les sphères d’influence respectives en Perse, Afghanistan et au Tibet, ébauche de la Triple Entente
1908 Exposition franco-britannique
25 juillet 1909  Traversée de la Manche en avion par Louis Blériot
28 juillet 1914 Déclenchement de la Première Guerre mondiale

Quelques ressources


[1] Le terme de Belle Époque est donné après la Première guerre mondiale, lorsque le bel optimisme est terminé.

[2] Louis Favre (1826-1879), voir sa page sur Wikipedia https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Favre_(ing%C3%A9nieur)


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