Données sur les conflits : qui, où, comment…

La course à la prévision et à l’anticipation sur des événements concerne tous les acteurs du jeu international, des Nations Unies aux firmes implantées à l’international en passant par les médias et les chercheurs. Savoir avant les autres rapporte gros, en contrats, en vies humaines, en renommée. Rien de nouveau, aux oracles, Nostradamus et psychohistoriens (1), il faut désormais ajouter les « big-dateurs ».
Parce qu’elle est née en Europe et a reçu le soutien de la DG Recherche de la Commission européenne, qu’elle figure aujourd’hui comme l’une des – sinon LA – bases de données de référence en matière de conflits en Afrique, l’Armed Conflict Location & Event Dataset (ACLED) mérite un petit détour.

Quelques informations sur la base de données ACLED

La page d’accueil de l’ACLED fournit plusieurs informations : malgré cette histoire européenne, le site est hébergé par The Endurance International Group (groupe EIG), aux États-Unis. En quelques lignes en bas de page, on apprend que l’ACLED est dirigé par le professeur Clionadh Raleigh en association avec l’International Peace Research Institute (PRIO à Oslo), qu’il a reçu le soutien du World Bank’s Development Economics Group Research Support Budget, de l’Irish Research Council, du Minerva project funding (DoD, ndlr) et de la DG Recherche de la Commission européenne.
L’ACLED a pour ambition de recenser pour la période 1997-2012 l’ensemble des événements violents en Afrique : date, acteurs, type d’événement, localisation, victimes, sources et notes. Le fichier est chargeable sous forme de tableur, et se prête parfaitement à une bascule sous Système d’Information Géographique (géoréférencement par latitude-longitude et code pays). La visualisation sur le site de l’ACLED est particulièrement attractive :

Capture d’écran de la carte indiquant les événements violents en Afrique (1997-2012)

Remarque liminaire sur la base de données :
Sur la méthode, la colonne des sources (W) référence essentiellement des agences de presse et médias, ainsi que quelques ONG. Il s’agit donc d’une compilation des événements relayés par les médias et non de « remontées » de chercheurs sur le terrain. Dans la colonne W, 191 lignes sur 64 900 (0,2%) ne présentent aucune source. Le manque est peu significatif en part du total, mais il est révélateur de noter qu’en revanche les autres colonnes sont précisément renseignées. La source ne compte pas tant que cela dans cette base de données ?

Utilisateurs et financements

La base de données ACLED est utilisée comme source dans Armed Conflicts and Natural Resources publié en 2011 par la Commission européenne (Joint Research Centre, Institute for the Protection and Security of the Citizen), qui la présente comme développée par le Centre pour les études sur les guerres civiles du Peace Research Institute d’Oslo (Norvège). Pour sa part, le Word Development Report 2011 de la Banque mondiale dédié au thème « Conflict, Security, and Development » se réfère à la fois aux chercheurs d’Uppsala (Suède) et à ceux du PRIO (Norvège) – voir par exemple les pages 3 et 52.
En 2012, CORDIS, site de la DG Recherche de la Commission européenne mentionne l’ACLED. Sur cette page, le professeur Clionadh Raleigh et l’université du Sussex (Irlande) sont récipiendaires d’une aide de 1 416 730 euros (2012-2017) au titre de « Conflict landscapes & life cycles : exploring & predicting African political violence ». Cette aide doit couvrir l’ensemble des besoins puisque les besoins estimés et les financements présentent le même montant – sur 5 ans, ce n’est pas tout à fait mirobolant d’ailleurs, ndlr. Le projet de recherche inclut l’extension de la base de l’ACLED (« The empirical contributions include an extension of the most comprehensive data on political events (ACLED). »), mais nulle mention du PRIO d’Oslo sur la page.
En 2013, les périodiques Conflict trends de l’ACLED sont disponibles sur le site Reliefweb (2).

Remarques :
A partir d’une recherche initiée à Oslo (PRIO), la base de données reçoit un soutien financier européen rattaché à l’université du Sussex en Irlande. Pourtant, sur le site de l’ACLED, la Commission européenne arrive en dernière position, après la Banque mondiale, le gouvernement irlandais et le Département d’État à la Défense (via MINERVA et le CCAPS). Sur MINERVA, lancé en 2008 par Robert Gates, alors secrétaire à la Défense, le journaliste scientifique John Markoff estimait en 2011 : « It is intended to be an entirely automated system, a “data eye in the sky” without human intervention ».
Notons que l’onglet « recherche » du site ACLED ne présente que ce titre « GEOPV: Geographies of Political Violence Across African States ». Est-ce le même GEOPV qui tire 100% de son financement de la Commission européenne ? Difficile de savoir puisque le lien depuis le site de la DG Recherche aboutit sur la page d’accueil du Trinity College de Dublin (on s’attendait à l’université du Sussex ???, ndlr) où enseigne le professeur Raleigh – et sa page personnelle ne détaille en rien le projet GEOPV.

Critiques scientifiques des sources et des usages

En 2012, Kristine Eck de l’université d’Uppsala propose dans « In data we trust? A comparison of UCDP GED and ACLED conflict events datasets » une analyses comparée des bases de l’ACLED et de l’UCDP GED (université d’Uppsala, Suède). La chercheuse estime qu’au-delà de la primauté accordée de fait à la base de l’ACLED, car seule d’après elle à référencer les mouvements non-violents, il convient d’être vigilant aux biais liés à l’usage des sources médiatiques sans intervention de chercheurs pour les « redresser ». Sabine Otto, de l’université de Constance, revient sur les biais liés aux préjugés médiatiques dans « Coding one-sided violence from media reports » à paraître le 1er décembre 2013. J’ajoute pour ma part que le centre de recherche sur les conflits d’Heidelberg reste le seul à analyser à l’échelle mondiale les conflits violents et non-violents depuis 1945 sur une base quantitative et qualitative mais ce centre ne met pas à disposition gratuitement de base de données (– ah l’influence !, ndlr).
Dans la liste des approches critiques, on a bien noté que des chercheurs européens pointent les biais liés à l’utilisation automatique de sources médiatiques.
L’approche critique diffère quelque peu avec Chris Perry, de l’International Peace Institute (New-York). En octobre 2013, dans numéro de Stability portant sur New Technologies for Peace and Development, il s’est intéressé à la prédiction des conflits à partir des données de l’ACLED. Il aborde le « Machine Learning », défini comme « système (ou algorithme) pour automatiser la prise de décision et la classification des données » et l’apprentissage supervisé (voir apprentissage automatique par exemple sur Wikipedia, ici). L’objectif est donc de trouver l’algorithme le plus adapté pour que la base de données – automatique – constitue un outil de prédiction – automatique. En conclusion de son texte, Chris Perry envisage l’utilisation de la base Global Database of Events, Language, and Tone (GDELT), de l’université du Texas, qui avec ses 200 millions de références devrait permettre davantage de raffinements statistiques.

En guise de conclusion, je reviendrai sur le trajet du sujet « big-dateurs sur les conflits ». Les centres à la pointe pour les données (autrement dit dont les données sont reprises par les chercheurs, institutions internationales, etc.), traditionnellement basés à Oslo et Uppsala, ont migré en un ACLED à cheval entre Dublin et la côte est des États-Unis. L’article de Chris Perry montre bien une suite toute indiquée : c’est à Dallas que les choses pourraient bien se poursuivre si la quantité de données automatiques devait prendre valeur de validité. Ce trajet n’est pas que géographique mais théorique et philosophique. Peut-on laisser reposer la prévision et la prévention des conflits sur des données dont le recueil et la structure même ne sont pas équivalents partout ? Quantité ne vaut pas qualité ni esprit critique. Pris dans leur course aux publications et aux contrats, les chercheurs pourront-ils faire la différence sur les machines ?

Sophie Clairet

Photo du haut : Photo d’Eric Constantineau sur Flickr

Notes

(1) voir Isaac Asimov, notamment le cycle de Fondation.
(2) Service des Nations Unies, 1er portail mondial d’information humanitaire, voir dans les ressources de GeoSophie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *