Pourquoi l’Europe risque de se perdre sur les nouvelles routes de la soie ?

Capture d’écran du résultat de la recherche « eurasisme » dans Google images le 18 janvier. Voilà quelques codes visuels qui accompagnent les mots clés d’un stratège russe influent.

Entretien avec Jean-Richard Delfassy, expert indépendant sur les Routes de la Soie.

… ce retour des empires terriens, en apparence positif parce que « commercial », détient sans doute des germes néo-totalitaires et conspirationnistes qu’il faut analyser en profondeur, au même titre que l’atlantisme en détient ou a pu en détenir aussi…

Selon vous, compte tenu des nouvelles routes de la soie qui s’ouvrent à travers des chantiers ferrés colossaux, sommes-nous en passe d’assister à une « recontinentalisation » des fonctions logistiques européennes ?
J-R.D. : Sans doute, mais pas forcément à l’avantage de l’Europe, justement parce que l’Europe actuelle et future n’est plus ou ne serait plus à la hauteur du défi à surmonter du fait des New Silk Roads qui dépassent son entendement.

Pour résumer et simplifier, est-ce que l’Allemagne « terrienne » pourrait se substituer à Rotterdam ?
Le consortium chinois CISCO PACIFIC a accru sa prise de participation dans le terminal conteneur EUROMAX de Rotterdam de 27 % et, dans le même temps, des trains de fret chinois arrivent à Duisbourg, Hambourg et Leipzig. D’autres hubs de trains de fret chinois complètent le dispositif comme Anvers, Riga ou Londres.
Pour la Chine, la Rotterdam maritime et l’Allemagne terrienne, maritime et fluviale sont complémentaires. Elle conçoit son projet OBOR sur 35 ans (2013-2049) à travers l’ensemble des modes.
Les modes terrestre et maritime relèvent de raisons géopolitiques. Elle entend surmonter le dilemme du détroit de Malacca pour sécuriser ses échanges commerciaux face aux diverses « navies » qui y patrouillent – flottes maritimes US, indienne, japonaise…
Les modes aérien, numériques, touristiques… renvoient à des motifs de commerce et de compétitivité des connexions multi-modales à venir.

La recontinentalisation pourrait aller jusqu’à privilégier l’Autriche à l’Allemagne ?
Cette configuration est peu probable à ce stade, étant donné l’investissement allemand prépondérant en Europe et notamment en Pologne dans le hub ferroviaire de Lodz sur les New Silk Roads. Les activités de la Deutsche Bahn et de sa filiale Schenker sur la principale ligne ferroviaire Chine-Kazakhstan-Russie-Belarus-Pologne ainsi que la primauté de fait accordée par la Chine à l’Allemagne en Europe en matière de taille de marché et de supply chain constituent deux pierres angulaires de la position allemande.

Assistons-nous à un retour des empires terriens, avec cette bascule, une marginalisation intégrale de l’arc atlantique ?
Si le projet OBOR réussit, cette bascule se profile sans doute par voie de conséquence et à terme. La Chine ne le formule pas ainsi afin de ne pas indisposer le continent eurasiatique à conquérir par ses « tentacules » ferroviaires qui avancent comme les actuels « tentacules » énergétiques de Gazprom. Le discours chinois valorise un échange gagnant-gagnant (win-win). La Russie poutinienne y voit plus franchement une opportunité de revanche historique consistant à détruire la Carthage atlantiste – UE actuelle comprise. C’est ce qu’attestent les actualités des actes terroristes, des cyber-attaques russes, des montées en puissance encouragées des populismes susceptibles de favoriser la reconstitution d’un empire russe au nord de l’Eurasie. Selon l’idéologue poutinien Alexandre Douguine, et les comparses qui le relaient en Russie et ailleurs, il s’agit d’un « axe de l’Histoire ». Deux questions se posent alors.

  • Est-ce que la Chine et la Russie pourront ainsi se « partager » la conduite du nouvel empire terrien eurasiatique avec par exemple la maîtrise sécuritaire pour la Russie et économique, financière, commerciale pour la Chine ? Et par voie de conséquence par quel « pacte », de sinistre mémoire, sur le dos de quelles entités, européennes en déliquescence, notamment ?
  • Est-on à l’aube de l’institutionnalisation d’un processus impérial eurasiatique sous la forme : UE finlandisée (1) + Union économique eurasiatique (UEEA) + Organisation de coopération de Shanghai (OCS) + One Belt One Road (OBOR) + Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) ? Ce processus génèrerait a priori un nouveau monstre géopolitique. Officiellement, la Chine récuse à ce stade tout processus impérial, optant pour la fidélité aux Routes historiques de la Soie qui ont fonctionné durant plus de 1500 ans – justement sans être institutionnalisées… Rappelons qu’il n’y a jamais eu de « Soviet suprême » des Silk Roads : c’est le (redoutable) sens du commerce qui doit ressortir gagnant-gagnant.

Cela signifie que ce retour des empires terriens, en apparence positif parce que « commercial », détient sans doute des germes néo-totalitaires et conspirationnistes qu’il faut analyser en profondeur, au même titre que l’atlantisme en détient ou a pu en détenir aussi.

Quelle stratégie de greffage de la France ? Faut-il limiter l’ancrage au Grand-Est avec un risque d’évacuation du sillon lorrain au bénéfice de Strasbourg ?
Compte tenu de ce qui précède et à ce stade, la France (et l’Europe) risque fort d’être marginalisée, étant donnée la nature atomisée de son système de distribution (à la différence de l’Allemagne…), sauf à servir de transit des trains de fret chinois à travers son territoire. C’est d’ailleurs déjà le cas jusqu’à Lyon, Madrid, Londres. Un hub ferroviaire est en cours de finalisation à Thionville, destiné à accueillir les trains chinois en provenance de Pologne, Biélorussie, Russie, Kazakhstan.

Peut-on faire un lien avec l’achat de terres en France par des sociétés chinoises (2) ?
En effet, on peut le supposer. Mais la masse des acquisitions des IDE (3) chinoises en France et en Europe dépasse de très loin ce seul sujet. Rien n’est négligé par la finesse extrême de l’intelligence économique chinoise en termes de « bonnes occasions » à saisir. En effet, le projet OBOR est global et devrait insérer l’Europe, consciemment ou non, dans un autre projet eurasiatique qui n’est pas vraiment le sien (4). Face à cette configuration, la montée des gauloiseries populistes risque fort d’achever l’Europe à terme par la finlandisation de l’Europe. La seule alternative pour éviter ce scénario réside dans une Europe unie, de pleine puissance politique et fédéraliste et non par un « pacte » sino-russe – voire davantage encore – pouvant être signé sur son dos, afin de concurrencer, voire annihiler l’influence du monde atlantique.

Accessoirement, la presse occidentale ne nous parle que des appétits chinois en mer de Chine. Mais la stratégie militaire occidentale qui vise à l’endiguer ne va t-elle pas conduire à renforcer l’appétit chinois vers un territoire continental bien plus « mou » sur le plan militaire ? (lien de cause à effet ?)
C’est le cas à travers l’approche chinoise complémentaire entre les routes maritimes et terrestres (One Belt, One Road). Se réapproprier le passage historique par voie terrestre n’est pas pour autant plus simple ou plus « mou » militairement parlant. L’Asie centrale recèle de nombreux passages risqués, comme en Iran, Turquie, Russie, Pakistan, nord de l’Inde. Ils sont cependant peut-être davantage négociables contre espèces sonnantes et trébuchantes (corruption oblige) dont la Chine dispose.
Entre cette stratégie militaire occidentale visant à endiguer les appétits chinois en mer de Chine avec l’imprévisible Trump et le fait que le TTP n’est plus à l’ordre du jour, pourrait s’ouvrir a priori un nouveau boulevard de consolidation géostratégique de la Chine en Asie, malgré des pays asiatiques récalcitrants (Vietnam, Japon, Corée du Nord…).

Propos recueillis par Sophie Clairet, le 6 janvier 2017

Notes :
(1) Finlandisation : expression inventée du temps de l’URSS pour désigner les limitations imposées par un État puissant à l’autonomie d’un voisin plus faible (en l’occurrence, il s’agissait de la Finlande).
(2) Voir sur reflets.info et dans l’encadré infra.
(3) Investissements directs à l’étranger.
(4) UE finlandisée + UEEA + OCS + OBOR + ASEAN.

Abandon des quotas laitiers en Europe + fin de la politique de l’enfant unique en Chine = cargaisons d’or blanc breton vers le marché chinois

En 2014, l’entreprise chinoise Synutra a choisi Carhaix pour y installer la plus grande usine au monde de fabrication de lait en poudre afin d’approvisionner le marché chinois en pénurie chronique.
2016 : inauguration de l’usine et annonce de la construction d’une usine de conditionnement de lait UHT (liquide) pour une mise en service en 2020.
2017 : en janvier la presse relaie une rupture d’approvisionnements en lait des filières de productions locales de biscuits contraintes d’importer du beurre de Nouvelle-Zélande.

Rachats de terres

Reflets.info propose une série d’articles sur les rachats de terre par la Chine et décrypte les mécanismes mis en œuvre pour contourner la SAFER chargée de vérifier de la conformité des transactions de terre avec l’intérêt général. C’est en toute légalité et en recourant à des « hommes de paille » français que des groupes chinois ont acquis plusieurs milliers d’hectares en 2016 en France.
https://reflets.info/comment-les-multinationales-chinoises-rachetent-des-terres-agricoles-en-france/

L’Europe revue et corrigée par Les fondements de la géopolitique d’Alexandre Douguine (Jean-Richard Delfassy)

Le théoricien politique Alexandre Douguine (1962 -), intellectuel russe influent auprès du pouvoir poutinien a élaboré un abondant corpus théorique destiné à redonner à la Russie un rôle prééminent à l’échelle mondiale en s’opposant à l’influence atlantiste. Son ouvrage Les fondements de la géopolitique (1997) détaille la fabrication d’une « Eurasie » qui, par succession de modifications territoriales, pourrait « couper le cordon atlantiste » au sein de l’Europe (paragraphe 5.2., Chapitre V, Partie V).
> Classée dans les puissances maritimes ennemies, la France devrait être encouragée à former un bloc franco-allemand compte tenu de la « forte tradition anti-atlantique » des deux pays.
> L’un des symboles des puissances maritimes atlantistes, la Grande-Bretagne, devrait être sortie de l’Europe tandis que l’Eurasie devrait pouvoir soutenir les nationalismes irlandais, écossais et gallois, afin d’encourager les tendances séparatistes et la déstabilisation politique de la Grande-Bretagne.
> La Finlande serait absorbée par la Russie : le sud s’unirait avec la Carélie (République russe) et le nord serait « offert à la région (oblast) de Mourmansk ».
> Lituanie, Lettonie et Pologne seraient dotées d’un « statut spécial » au sein de la sphère d’influence russo-eurasiatique. Cela signifierait un retrait de l’OTAN, assorti d’une démilitarisation sous contrôle germano-russe.
> « L’Orient orthodoxe collectiviste » (Roumanie, Moldavie, Bulgarie, Macédoine, Bosnie serbe, Grèce et Monténégro) serait réuni à Moscou en opposition à « l’Occident rationnel et individualiste » sous contrôle conjoint avec l’Allemagne et assurant « que la continuité territoriale naturelle de la Russie vers l’Ouest (région des Balkans) sera logique et bienvenue, sans contrarier l’équilibre géopolitique de l’Europe centrale sous contrôle de la sphère d’influence allemande ».
> La Russie doit revendiquer un droit de contrôle stratégique sur les diverses régions uniates (catholiques-orthodoxes) d’Europe centrale : ouest de l’Ukraine et de la Biélorusse, Républiques tchèque et slovaque, partie uniate de la Roumanie, Croatie, Slovénie, Hongrie, Autriche, Bavière).
> La Russie doit revendiquer une fusion Russie-Biélorussie.
> L’Ukraine dans son ensemble devrait être annexée par la Russie, parce que «  l’Ukraine en tant qu’Etat indépendant (depuis 1991) avec certaines ambitions territoriales de surcroît (et sans pouvoir résoudre le problème ukrainien, parler de politiques continentales n’a aucun sens ». Elle serait redécoupée en plusieurs parties :
– les régions à l’est du Dniepr et la Crimée seraient rattachées à la Russie.
– le centre orthodoxe (de Tchernigov à Odessa, Kiev comprise) ferait partie de l’ensemble géopolitique eurasiatique (de fait sous domination russe).
– l’ouest ukrainien passerait sous contrôle stratégique (militaire) de la Russie, en partenariat avec l’Allemagne, afin de le détacher de l’orbite atlantiste, contre un possible statut de « fédération ouest-ukrainienne ».
Cette désintégration douguienne de l’Europe semble « oublier » l’Islande, la Suisse, la Belgique, le Luxembourg, les pays latins d’Europe du Sud, Malte, Chypre.

Quelques liens pour aller plus loin

  • Janvier 2015. Le Dessous des cartes. Vers une nouvelle route de la soie. Jean-Christophe Victor souligne son étonnement en 2014 face à la proximité des dates d’annonce du classement des routes de la soie au patrimoine mondial de l’UNESCO et d’un projet de nouvelle route de la soie présenté sur la carte ci-contre. On peut noter que cette carte s’est enrichie avec l’élargissement du projet à d’autres pays.
    (https://www.youtube.com/watch?v=e-mVZ6k7Q68)
  • Mai 2016. La nouvelle route de la soie emprunte le rail, CCTV (télévision centrale de Chine).
    Une présentation très complète du projet qui met en avant les atouts de la Chine et certaines faiblesses de ses partenaires, dont la France, comme d’avoir « un peu sous-estimé la capacité chinoise de construire des réseaux ».
    (https://www.youtube.com/watch?v=J41yTx0QJNs)
  • 14 septembre 2016, Financial Times
    * * * Mention spéciale de l’infographie innovante claire et efficace * * *
    Ce dossier en ligne associe de courts textes (à droite) à des cartes réalisées avec Mapbox sur des fonds OpenStreetMap.
    Chaque texte présente un axe de communication. En faisant défiler les textes, la carte se déplace et se positionne sur le nouvel axe qui se dessine.
    L’effet produit : le mouvement harmonieux est agréable, accompagne la lecture sans la couper, le déplacement de la carte permet de faire ressentir l’ampleur de l’espace concerné qu’une carte à plus grand échelle (donc plus petite) laisserait moins percevoir.
    (https://ig.ft.com/sites/special-reports/one-belt-one-road/)
  • Octobre 2016, Routes de la soie : Eldorado ou mirage ? Fondation pour la recherche stratégique.
    La vidéo de la demi-journée d’étude organisée par la FRS présente successivement le projet OBOR et les perceptions régionales dans leur variété et leurs nuances, dont la crainte de la marginalisation indienne et la complexité russe mêlant méfiance/défiance et adhésion. (https://www.youtube.com/watch?v=iubD2t2QCAU)
  • Novembre 2016. Les nouvelles routes de la soie : place de la Russie dans la stratégie chinoise, David Commarmond et Christian Vicenty. L’article publié dans Veillemag reprend la conférence donnée au Cercle Kondratieff. (http://www.veillemag.com/Les-nouvelles-routes-de-la-soie-place-de-la-Russie-dans-la-strategie-chinoise-Auteurs%C2%A0-David-Commarmond-et-Christian_a3130.html)
  • Décembre 2016. Russie-Chine : entre asymétries économiques et ambitions régionales, séminaire BRICs de l’EHESS-FMSH avec Christian Vicenty et Julien Vercueil. Les documents de présentation sont disponibles sur le carnet du séminaire. (https://brics.hypotheses.org/754)
  • 18 janvier 2017. Plan de communication de l’office de tourisme chinois.
    Un film publicitaire de l’Office du tourisme de Chine est diffusé depuis le 18 janvier 2017, notamment sur la chaîne d’information en continu BFM. Ce même jour, Xi-Jinping a prononcé un discours d’ouverture au libre-échange à la tribune des Nations Unies à Genève.
    Le film est disponible à cette adresse
    (https://www.youtube.com/watch?v=1YUnq3kyx64)
    Descriptif du film :
    « Pendant plus de 20 siècles la route de la soie a contribué aux mélanges des peuples, des cultures et des religions. Elle a initié et pérennisé les échanges de biens et de marchandises entre l’Orient et l’Occident et fait aujourd’hui partie des richesses incontournables de la Chine qui attirent chaque année plus de visiteurs ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *